[Chronique d’album] Qui pleure gagne. Father John Misty, « God’s Favorite Customer »

Dans Pure Comedy, un des excellents albums de 2017, Father John Misty s’était livré à un étrillage en règle d’un monde sur lequel il jetait un regard acerbe et désabusé, même si non exempt épisodiquement de tendresse. Certains avaient pu reprocher à l’exercice, pourtant maîtrisé, de manquer de concision et de modestie ; ils ne pourront pas faire le même reproche à God’s Favorite Customer, qui laisse presque totalement de côté toute critique sociétale et adopte une forme indiscutablement plus resserrée (trente-neuf minutes contre une heure et quart, aucun morceau ne dépassant les 5’30) le rapprochant de I Love You, Honeybear (2015) auquel il tend, sous de nombreux angles, un miroir désolé. Josh Tillman, habituellement si loquace, a réduit à presque rien sa communication autour de ce disque, laissant comprendre à mots couverts qu’il procédait d’une situation personnelle compliquée et douloureuse, sans préciser – et les chansons ne le font guère plus qui alternativement ouvrent et ferment les portes – si elle avait effectivement conduit à une séparation ; il suffit néanmoins d’écouter la décontraction feinte de « Mr. Tillman » pour mesurer le désordre, la confusion qu’elle a semées dans sa vie.

Jusqu’à présent, Father John Misty avait avancé avec une assurance teintée d’un cynisme assumé, multipliant les masques pour dissimuler ses fragilités en donnant le change à des médias toujours avides de ses pirouettes ; la bourrasque qui a soufflé sur sa vie a dispersé les faux-semblants en dévoilant un homme qui, sans fard mais sans impudeur, n’a simplement plus ni la force, ni même la volonté d’escamoter ses meurtrissures et ses atermoiements, cette mise à nu – y compris d’un point de vue formel, God’s Favorite Customer étant ce que le musicien a produit à ce jour de plus épuré – culminant dans « The Songwriter », l’avant-dernier morceau où il s’imagine échanger son rôle avec celle à qui il s’adresse, signant avec ce bouleversant envoi un de ses chefs-d’œuvre. Si l’on souhaitait définir cet album d’un mot, ce serait sans doute celui d’errance qui s’imposerait, une dérive majoritairement nocturne partagée entre élans du cœur (« Please Don’t Die ») et troubles du corps (« Date Night »), solitude titubante (« God’s Favorite Customer ») ou épuisée de ne plus savoir qu’espérer (« The Palace »), le tout ponctué par des éclairs de lucidité désabusée (« Just Dumb Enough To Try » et « Disappointing Diamonds Are the Rarest of Them All » avec ses images soigneusement forgées). Ces confesssions au ton souvent crûment personnel sont encadrées par deux chansons au regard un rien plus distancié, la liminaire « Hangout At The Gallows » semblant une sorte de dialogue intérieur où se mêlent ironie amère, révolte larvée et idées sombres, et la conclusive « We’re Only People (And There’s Not Much Anyone Can Do About That) », dont la déclaration d’affection à ses amis retrouve parfois des accents curieusement proches de la Complainte Rutebeuf (« Que sont mes amis devenus… ») et permet à l’album de s’achever sur une note de timide mais néanmoins sensible rassérénement.

Tout ou presque, dans God’s Favorite Customer, se nourrit du sel des larmes ; leur feu permet à un Father John Misty quintessencié, libéré pour un temps – qui sait, définitivement – de toute morgue ou pose, de gagner une profondeur, une vérité expressive et un pouvoir d’émouvoir plus intenses encore qu’auparavant. Groggy debout, osant le vertige de l’humilité, ce défait d’amour qui n’a peut-être jamais aussi sincèrement chanté qu’ici et que l’on se surprend à vouloir prendre dans ses bras, a pourtant fière allure dans ses hardes froissées par les nuits mauvaises passées à ruminer ses erreurs et à cuver son insondable tristesse. Tombé du haut de sa chaire, sa chute vers la terre, son retour à une plus simple humanité, ont des étincellements de comète.

 

Father John Misty, God’s Favorite Customer
1 CD / 1 LP Bella Union

A propos de Jean-Christophe PUCEK

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