Inspiré de l’une des nouvelles de son Livre de Sang, ce troisième long métrage de Clive Barker après Hellraiser et Nightbreed met en scène l’un des personnages fétiches qui parcourt son œuvre écrite, le détective de l’étrange Harry D’Amour. Harry, déjà hanté par les ténèbres, assailli par les flashes d’une autre affaire traumatisante, va une nouvelle fois être confronté à des événements qui le dépassent. Comme à l’accoutumée, le réel se fissure : une banale enquête d’arnaque à l’assurance et voilà le privé découvrant un voyant agonisant, littéralement massacré par deux individus patibulaires à la force improbable. Avant d’expirer, il offre à D’Amour ses ultimes paroles : « le puritain arrive ».  Harry va rapidement être engagé par Dorothea, femme de Swann, magicien prestigieux, et ennemi juré d’un maître de la magie noire que ses adeptes attendent comme le Messie : Nix.

Le britannique Clive Barker est incontestablement l’un des plus grands écrivains d’épouvante anglo-saxons du XXe siècle. Comparé régulièrement à Stephen King, de H.P. Lovecraft à E.A. Poe, ses inspirations sont nombreuses. Non seulement il installe un univers bien à lui mais, chose plus rare, il crée de nouvelles mythologies de l’imaginaire ancrées dans le contemporain, comme en témoignent Pinhead et ses cénobites ou Candyman. Son cinéma également conserve cette dimension littéraire. Aussi Lord Of Illusions brille par la maîtrise du récit, l’agencement de ses étapes, la manière dont il fait évoluer son enquête de manière rigoureuse et où le climat fiévreux n’entache jamais la rigueur narrative. Avec ses boutons qui ouvrent des portes secrètes, son assemblée de magiciens, ses personnages troubles, le plaisir ludique du roman populaire fantastique aux confins du feuilletonnesque se sent. Dans Lord Of Illusions, le cinéaste affirme sa qualité de conteur hors pair. Pourtant, comme possédé par sa propre imagination, il sature parfois son monde jusqu’au trop-plein. Lord Of Illusions pâtit notamment d’un final trop spectaculaire, trop soucieux de finir en apothéose. La résolution piétine et s’éternise un peu dans les flammes d’un enfer où le grand-guignol finit par avaler le trouble et l’impact émotionnel initiaux.

Si Clive Barker peaufine son univers d’épouvante queer et sado-masochiste, il l’apprivoise aussi, le dompte, le rend plus grand public. Mais le mainstream est ici une feinte, une manière aussi de se réapproprier ses thèmes de prédilection, un peu comme David Cronenberg qui, à partir de Spider, disséqua ses obsessions de manière plus symbolique, l’exploration du corps – autre point commun avec Clive Barker –  se métamorphosant désormais en dissection mentale. Nous ne pénétrerons plus dans un enfer gay qui lacère les chairs, monde de plaisir et de souffrance de cette boite magique de Lemarchand dans Hellraiser. Le mot « illusion » résonne comme une définition du cinéma de Clive Barker, l’assagissement du créateur constituant un sacré simulacre : le jeu sur une apparence lisse dissimule les méandres de la peau et de l’âme, comme une incitation à gratter la surface ou à chercher l’erreur dans le décor, la laideur dans la propreté, dans une élégance presque dandy, créant un malaise pernicieux et croissant. Dans Le Maître des illusions l’enfer est encore là : il sommeille désormais au sein d’un récit classique de film noir, après un prélude apocalyptique qui puise à la fois dans le cinéma de sorcellerie et les souvenirs traumatiques de la secte de Charles Manson. Comme d’autres films dans lequel le monde réel semble plonger dans l’abîme et l’occulte, où le quotidien est gagné par la magie et avalé dans le mystère de l’inexpliqué, se rappellent à nous : Angel Heart, l’un des rares bons films d’Alan Parker sans doute porté par l’inspiration de son matériau d’origine, Le Sabbat dans Central Park de William Hjortsberg, dont la dichotomie fantastique/réalisme du titre s’accorde d’ailleurs parfaitement avec celle de Lord Of Illusions. Tout le décorum est là : un privé à la Chandler, une femme presque fatale, un meurtre à résoudre, des fausses pistes et des épreuves. Mais le cinéaste corrompt un arrière-plan rétro trop bien planté, et le sol se dérobe vite sous les pieds, autant que la rationalité. La MGM ne s’y trompera pas, pas assez calibré, trop atypique pour eux : malgré son budget plus conséquent Le Maître des illusions sera amputé de 20 minutes et remonté.

Comme le prévient le titre, la réalité n’est bien ici qu’illusion, fausse piste, induction en erreur. Dans ce Prestige dégénéré – comment ne pas soupçonner que Christopher Nolan s’en soit inspiré ? – qu’est Lord Of Illusions, Clive Barker exploite en effet très bien cette dualité de la magie : celle de la prestidigitation, donc du mensonge du magicien qui trompe avec maestria l’attention de son public et celle de la magie – noire, en général – la vraie. L’ultime vertige de l’escroquerie culmine dans la nature du magicien Swann qui berne doublement les spectateurs en utilisant ses pouvoirs surnaturels pour les convaincre qu’il ne s’agit que de fabuleux tours de passe-passe. A travers ce va-et-vient virtuose entre les deux magies, s’installent de formidables jeu de miroirs aptes à définir la nature même du cinéma : un fantastique mirage avec d’un côté les vrais magiciens, les démiurges, les génies du mal, et de l’autre les maîtres de l’esbroufe, les charlatans. En cela le personnage de Swann est d’une belle complexité, car s’il incarne le bien, il est également du côté de l’imposture : lui, a vendu son âme en mettant ses pouvoirs au service d’une société du spectacle et du fric, qui mercantilise des illusions dans des shows aussi kitsch que ceux de David Copperfield et surtout, quasi identiques – c’en est troublant – aux revues péplum de Showgirls que Paul Verhoeven réalise la même année. Si Nix personnifie la part obscure de celui qui veut entraîner le monde dans le versant du Mal, lui ne s’est jamais renié, il utilise sa puissance à des fins apocalyptiques et métaphysiques.

L’imaginaire doloriste de Clive Barker constitue peut-être la plus belle des traductions métaphoriques de l’intime. Difficile en effet de ne pas lire Lord Of Illusions comme un aveu de l’éclatement du moi et d’un rapport douloureux à la sexualité. Hellraiser affichait déjà une esthétique outrageusement SM gay, noyée dans les effluves de la souffrance, de la mutilation et de la culpabilité. S’il n’était pas un écrivain LGBT aussi emblématique, il serait facile de dénoter dans Lord Of Illusions une certaine homophobie, lorsque la caractérisation homosexuelle y est parfois si caricaturale et apparentée à l’incarnation du Mal. Semblant tout droit sorti de Cruising de William Friedkin, Butterfield, ce serviteur du diable, mu par un amour fou pour son maître Nix, arbore une apparence particulièrement explicite avec la panoplie qui va avec : skaï moulant, pose efféminée et sadisme avéré. La caméra se laisse fasciner par ce corps se mouvant comme un serpent et ce visage d’ange exterminateur, aux yeux vairons. Quel plus beau symbole du tiraillement des contraires que cette hétérochromie du regard ? En miroir, la sexualité d’un Swann à l’allure très androgyne plonge dans l’expectative et laisse parfois deviner des attirances non assumées : Dorothea Swann l’affirme, sa relation avec Swann n’a rien de charnel. Et le regard protecteur du majordome Valentin sur son maître ne dissimulerait-il pas celui d’un amant ? Swann entretient d’ailleurs un rapport très ambigu de répulsion /fascination avec son mentor ennemi, ce dernier se refusant régulièrement à le tuer, n’ayant pas renoncé à l’initier aux plaisirs de l’abîme. A côté de cela, le détective qui répond au nom pour le moins explicite d’Harry D’Amour désigne l’hétérosexualité la plus archétypique possible, poncif que n’infirmera pas la scène d’amour avec Dorothea, filmée très platement.

Sous son apparence plus polissée, Lord Of Illusions porte donc plus que jamais la marque des obsessions de son auteur : plonger dans le miroir obscur, installer une tension sexuelle qui transpire dans le regard, une prédisposition à évoquer les forces contradictoires qui nous écartèlent entre le plaisir et le péché, dans lequel Clive Barker ne cesse de trahir son rapport au christianisme et sa nature de croyant.  En cela, il se rapprocherait parfois du puritanisme captivant d’un Paul Schrader. Le cinéma de Clive Barker distille pareillement les relents de la faute, de la culpabilité, donc de la dualité de l’âme entre élan naturel et morale chrétienne.

Dans son déchirement constant où le corps mis à mal reflète l’esprit torturé, Lord Of Illusions décline un curieux manichéisme : le Bien n’a pas de place sur cette terre ; le Mal contient sa propre mélancolie. La force singulière de Lord Of Illusions tient sans doute à cette pulsion autobiographique qui contamine le récit, exaltant dans ses scories même.

Technique et suppléments

En plus d’une superbe copie, Le Chat qui fume nous gratifie de quelques beaux suppléments. Tout d’abord L’Illusion de la réalité, documentaire de plus d’une heure dans lequel  le réalisateur s’exprime allègrement sur les inspirations de son œuvre, l’élaboration du Maître des illusions avec une belle capacité à analyser ses obsessions. Suit un making of du film : Dans les coulisses. Le plus intéressant demeure sans doute Lord Clive Barker, entretien de 45 mn avec Guy Astic, directeur de Rouge Profond, dont on regrette qu’il ne participe pas plus activement aux éditions DVD. En effet, fan absolu et spécialiste de l’écrivain-cinéaste, il analyse de manière extrêmement pertinente l’œuvre de Clive Barker, revenant sur sa singularité, sa place dans la littérature fantastique. Lorsqu’il s’attaque à Lord Of Illusions, dont il reconnaît d’ailleurs les faiblesses, il en dénote toute la complexité, les hantises et avance de judicieuses comparaisons formelles et thématiques avec d’autres œuvres fantastiques. Sa passion et son érudition sont particulièrement communicatives.

Lord of illusions (USA, 1995) de Clive Barker avec Scott Bakula, Kevin J. O’Connor, Daniel von Bargen, Famke Janssen.
Combo DVD – Blu Ray édité par Le Chat qui fume

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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