Charles G. Shaw  – On dirait… (Didier Jeunesse)
Age conseillé : 3 – 5 ans

C’est un joli appel à la rêverie que nous offre cette petite bulle de plein ciel exhumée par Didier Jeunesse. Editée pour la première fois en 1947, cette œuvre élégante d’un grand peintre, Charles G. Shaw, figure éminente de l’art abstrait (il fut l’un des fondateurs de l’American Abstrac Artists), sobrement intitulée « On dirait… » prend son envol sur son titre original : « It looked like spilt milk », soit la première page de l’album : « Parfois, on dirait une petite flaque de lait. Mais ce n’est pas une petite flaque de lait », en regard d’une tache blanche sur un fond bleu qui va parcourir l’ensemble de l’ouvrage. En jouant ensuite de la scansion « Parfois, on dirait… / Mais… » et en modifiant peu à peu la tache (qui se révèlera bien entendu un nuage dans le ciel), il offre aux plus petits un espace poétique, qui, par sa répétition, invite à l’imaginaire et à la rêverie, tout en les éduquant progressivement à tout un pan de l’art : quand on sait qu’en 1946 Matisse publiait son séminal « Jazz » dont certaines couleurs résonnent en écho avec ce bleu si pur, on se dit que les liens ne sont pas innocents (on songe aussi à Braque et à son « oiseau et son ombre » de 1959). On peut, l’espace d’un instant, entrebâiller une double fenêtre (ce qui n’est pas rien en ces temps de reconfinement) : celle de l’art et celle du rêve. Deux fenêtres, deux mondes qui fusionnent peut-être en un seul ? (J-N.S.)

 

Pauline Martin  – Mon gros chat (Albin Michel jeunesse)
Age conseillé : à partir de 3 ans

Avec sa couverture jaune d’or à la tranche largement texturée de rouge, façon tissu, ses motifs vifs et craquants, on est tout de suite séduit. Le dessin à contours nets nous montre une petite fille tenant debout son gros chat noir et blanc. Dans cette position, il est presque aussi grand qu’elle. C’est un copain presque humain. Chacune des deux créatures a le même regard (ou presque) écarquillé. Le blanc de la pastille du ventre du chat est oblong comme les baudruches avoisinantes. D’emblée, on a envie de jouer. On tourne la page, les pages de garde sont d’un rose et rouge unis qui ouvrent l’appétit. On tourne encore, nous voici plongés directement dans le théâtre de l’histoire. Théâtre parce qu’on se croirait chez Edouard Gorey, c’est à dire devant la représentation de spectacle. Comme si on était des spectateurs installés devant une scène. Le dessin est net, chaque élément a un contour, est facilement identifiable, et rendu tel par le choix des couleurs qui offrent des contrastes marqués. Outre le noir, la palette est réduite, basée sur deux couleurs primaires, le rouge et le jaune, avec une seule complémentaire, celle du rouge. Plus un ton neutre qui pourrait s’identifier comme un gris chaud, ou un marron, et qui serait le mélange des trois couleurs. Le blanc tient une place de choix. Il souligne et crée du volume, de la profondeur. L’album commence par l’énumération de ce que n’aime pas le gros chat de la petite fille, qui s’exprime à la première personne : “Mon gros chat n’aime pas le matin”. A mesure qu’on avance dans le récit, la construction des phrases s’enrichit de compléments et de formes négatives. L’histoire devient comme une ritournelle drôle à anticiper. Et à développer pour soi, pour en faire le jeu d’une autre énumération. Bref, cet album chaleureux sera une découverte réjouissante pour les petits et un ravissement pour les grands. (P.V.)

 

Jean-Louis Le Craver / Elisa Géhin – La toute petite petite bonne femme (Didier Jeunesse)
Age conseillé : de 0 à 3 ans

C’est l’histoire d’une toute petite, petite bonne femme qui a un gros, gros caractère et une grande, grande soif de justice. Voilà, le décor est planté. Enfin, pas tout à fait ! De cette présente réédition, parce que l’album est un succès depuis sa première parution, en 1998 (22 ans !) il faut signaler le changement d’illustratrice. Delphine Grenier, qui l’illustra autrefois avec ses célèbres personnages en volume – c’était l’époque où Christian Voltz et les Chats Pelés avaient un succès fou. Un succès un peu passé, car les temps ont changé, internet ayant amplement participé à l’engouement de jeunes artistes en herbe pour le métier d’illustrateur, et donc au renouvellement de son expression. Et donc, dans cette nouvelle édition, on a remplacé Delphine Grenier par Elisa Géhin. Pas sûr que le livre y gagne au change. Sauf pour la couverture, qui a vraiment pris un joli coup de jeune ! Avec ses aplats de couleurs primaires, son dessin façon lino, son nuancier sommaire, la mode du moment (qui a déjà quelques années au compteur) lisse un peu les singularités. C’est pourtant quand une création sort des modes qu’elle retient l’attention et stimule la curiosité des lecteurs ! Ce qui aurait été encore plus passionnant, c’est que notre Delphine Grenier en personne redessine sa nouvelle version de l’album. On aurait ainsi pu “sentir” l’effet de vingt années passées sur la créativité d’un artiste. Le texte, lui, n’a pas changé d’une virgule. Il a même atteint une certaine universalité. La petite petite bonne femme, en 22 ans, est restée fidèle à elle-même. Son caractère bien trempé est définitivement gros gros, et son énergie toute aussi musclée ! Cette charmante histoire, vive et piquante, a encore bien de l’avenir. (P.V.)

 

Laurent Souillé / Juliette Lagrange – Milo l’ours polaire (KALEIDOSCOPE)
Age conseillé : 6 – 8 ans

Milo est un ours polaire débonnaire et pacifique beaucoup plus soucieux de s’occuper des blanchons, de les dorloter, de les peigner, de les caresser, que de se battre avec ses congénères qui n’attendent pourtant que ça . C’est bien simple, il fait un peu office de vilain petit canard parmi les siens, qui se moquent de lui. Pourquoi, quand on est grand et fort, ne pas employer sa grandeur et sa force pour se confronter aux autres et mettre en avant son instinct de domination ? Quand on a des muscles il faut les utiliser, c’est bien connu ! A travers la métaphore de l’ours plane comme une évidence l’intégration de l’individu au groupe, l’affranchissement qu’il doit opérer s’il veut conserver libre arbitre et identité. La gentillesse, l’attention envers les autres, n’est pas une attitude « normale » de mâle alpha – pas très virile, et c’est pourquoi tous les autres se rient de Milo. Un humain viendra donc le trouver, stupide et calculateur comme un humain, espérant le mettre dans le droit chemin en l’invitant à pratiquer un combat de boxe, et il faudra que le spectacle de bébés phoques maltraités le mette réellement en rage pour qu’il daigne se jeter sur les hommes et user de sa force, avant de se retrouver embarqué malgré lui vers LE grand match dans un bateau pour les USA ; un cargo que Juliette Lagrange saisit dans toute son gigantisme, son volume, ses formes, son noir et son rouge éclaboussant. Milo l’ours polaire a beau dérouler une intrigue classique, il n’en délivre pas moins un message qu’il n’est jamais superflu de rappeler sur le respect des choix, des droits de l’autre, la construction d’une personnalité hors des stéréotypes de genre, hors du monde des préjugés qui les soutiennent. Le symbole de l’ours mettant en relief les intolérances sociales renvoie évidemment au plus célèbre des ours des albums jeunesse, celui du fantastique, politique et indétrônable Mais je suis un ours ! de Frank Tashlin. Il conviendrait d’ailleurs d’étudier le rôle de l’ours dans les albums jeunesse, comme une figure matrice de l’incarnation visuelle de la solitude, écrasant régulièrement de sa forme immense le paysage des hommes, mais se retrouvant toujours isolé, perdu régulièrement dans l’immensité urbaine. C’est incroyable ce que la figure de l’ours solitaire peut exprimer de notre propre rapport au monde moderne et à la collectivité. Les dessins subtils et vifs de Juliette Lagrange fonctionnent à merveille avec ce feutre fin ou stylo à encre esquissant ses personnages aquarellés ou gouachés.

Elle laisse évidemment dans sa première partie une grande place au blanc et au bleu pour le paysage polaire, la banquise et les ours qui se détachent dans la page glacée. Mais les couleurs explosent littéralement dans la fourmilière new-yorkaise, alors qu’on aurait imaginé la mégalopole plongée dans le grisâtre et la pollution. Et pour cause, la petite tache blanche de Milo n’en contraste que mieux, perdue dans le décor. L’illustratrice adore les plans d’ensemble, plongées vues d’avion et contre-plongées à hauteur de souris pour donner la sensation de vertige. Milo, l’Ours polaire frappe en effet par son très beau jeu sur les perspectives démesurées avec un sens de l’espace qui rappelle Nicolas de Crecy, et une conception des personnages avec leurs têtes pas très loin de la grimace qui renvoie à l’illustration anglo-saxonne des années 70 dont Arnold Lobel fut l’un des plus éminents représentants. On s’étonne presque dans cette atmosphère visuelle délicieusement nostalgique de voir apparaître un hélicoptère. Un très bel album susceptible de parler aussi bien aux adultes qu’aux enfants. Et puis, finalement, ne sommes-nous pas tous des ours ? (O.R.)

Herbéra – Dans la forêt (Editions MeMo)

Avec ses personnages hyper stylisés, Ghislaine Herbéra offre aux plus petits l’occasion d’identifier immédiatement l’expression d’un affect qui les touche. C’est sans doute la meilleure porte pour entrer dans la lecture en général, tout comme on entre dans une forêt épaisse. Ici, le conte du Petit Poucet est revisité avec des accents inattendus placés sur les émotions : la peur, l’inquiétude, l’attente, le plaisir, la joie, la confiance, le soulagement. Ces émotions, quand elles sont “négatives”, n’occupent pas toute la page, bien au contraire. Le paysage reste souriant, comme la plupart des visages, les couleurs joyeuses, l’énergie réconfortante. La belle vitalité des enfants s’épanouit au cœur d’une nature et d’une famille elles-mêmes éclatantes. La peur et l’inquiétude sont toutes contenues par un seul personnage, le Petit Poucet en herbe, qui est une poucette. Comme une grande, elle dissimule son immense angoisse pour ne pas affoler ses frères et soeurs. Si bien que le lecteur, à qui on a déjà lu le Petit Poucet et à qui on ne la fait pas, sent immédiatement cette atmosphère généreuse et entre dans le livre sans crainte, tout comme on entre dans une forêt ponctuée de clairières. Il en profite même pour apprendre des choses, par exemple que le tissage d’osier se fait “brin dessus, brin dessous”, et que le champignon rouge à points blancs est du poison. Toute cette créativité rayonnante de l’album est rendue par des images dont le secret de fabrication semble aussi délicat que ses intentions. Un mélange de crayon et de peinture, d’encre et de monotypes ? Côté palette, on sent l’influence d’une Mélanie Rutten mâtinée de Kitty Crowther. Des tonalités subtiles dans les couleurs franches ravissent les yeux. L’orange rosé vibre dans l’ocre et le bleu-vert, le bleu de la nuit crépite autant qu’un feu apprivoisé. Cet album est un régal en tous points. On entre dans sa forêt avec le désir secret d’y passer sa vie. (P.V.)

 

Peter van Den Ende – Odyssée (Sarbacane)
Age conseillé : dès 7 ans

Un petit bateau blanc en papier, comme ceux qu’on réalise dans l’enfance en pliant et repliant une feuille de cahier. Il s’en va prendre la mer. Le voilà qui trempe dans une eau transparente, dans la lumière d’un navire immense, semblant être le rejeton de celui-ci, le petit du grand, le caneton à qui l’on demande de devenir canard. L’océan est immense, la nature le peuple du ciel au plancher, l’infiniment grand cohabite avec l’infiniment petit, partout et tout le temps.

Dans cet album majestueux où la beauté des fonds marins n’en finit jamais de se déployer, de page en page, aucun texte n’émergera, ou plus exactement, le langage semble s’être dissout dans cette eau-là. Mais où va-t-on ? Où va Petit Bateau ? Pour le comprendre ou du moins l’envisager, il suffit de laisser son imaginaire voguer. Au fil de la progression de l’embarcation fragile, la mer devient plus vivante. Plus menaçante aussi. Les dangers surgissent. On est captivé.

Les milliards de détails donnent envie de plonger dans les dessins originaux. Ils ont été réalisés à l’encre de Chine. Le livre les reproduit dans leur taille originale. On voudrait toucher le noir du blanc de chaque animal, de chaque vague. On voudrait sentir l’encre de chaque tressaillement. Pour sonder mieux tout ce qui fourmille. On a peur de manquer quelque chose. On voudrait participer au voyage intégralement, aider le capitaine à trouver sa route, le prévenir des dangers. Lui prodiguer des conseils et des encouragements. Mais où va-t-on ? Où va Petit Bateau ? On a deviné qu’il doit accomplir un exploit : vaincre et survivre. Au bout du chemin, s’il y parvient, rencontrera-t-il une sirène, ou Ulysse ? Pénélope ? On ne sait rien mais on imagine tout !

Quand Peter van Den Ende nous apprend que ses grandes influences furent les dessinateurs de Vingt Mille lieues sous les mers, Edouard Riou et Alphonse de Neuville, on comprend combien l’auteur a dû être marqué par les gravures d’autrefois. Au moins autant, sinon plus, que les récits de Jules Verne. Car on y retrouve la même gourmandise pour le détail microscopique, le même sens du rythme et la même inventivité. Dans cet album singulier, la densité d’expression est si forte qu’elle fait oublier l’absence d’un récit tout écrit, tout livré. C’est alors qu’on se dit que décidément, l’image est un excellent moyen de faire entrer les enfants dans la lecture. Par le désir qu’elles suscitent d’en savoir plus. L’image, en littérature jeunesse, est aussi importante que le texte. Elle montre ce que le langage ne dit pas. Il ne faudrait jamais l’oublier.

 

Davide Cali / Maurizio Quarello  – On nous appelait les Mouches (Sarbacane)
Age conseillé : dès 8 ans

La Terre s’est habillée d’ocre et de poussière céleste après une mystérieuse catastrophe. A la surface de sa croûte, les enfants ont survécu. Mais ils peinent à gagner leur vie. Les adultes encore vivants sont très jeunes. Ils ont pris le monde en main, et n’ont pas manqué de prolonger les vieux schémas économiques d’autrefois : esclavage, bénéfice. Tout ce qui fait l’humanité de l’Homme semble perdue, envolée ou ensevelie. Jusqu’à ce qu’un enfant – un de ces travailleurs appelés “Mouche”, travailleur acharné et fin penseur, fasse une découverte. Une découverte inestimable mais déconcertante. Sous un angle inattendu, Davide Cali nous raconte ce qu’est le vrai grand trésor de l’humanité, depuis ses origines jusqu’à, jusqu’à…

Les illustrations de Maurizio A.C. Quarello ont pris une patte bédéiste avec les années. On est aujourd’hui très loin de la singularité picturale de ses débuts, en 2004, quand il fut l’un des sélectionnés du célèbre concours Figures Futur. Son Barbe-Bleue, publié en 2010, est peut-être son dernier album à la veine picturale classique, manière Hopper, inspiration Degas. Ses illustrations actuelles, où le crayon l’emporte avec énergie, nous montrent que l’artiste continue à s’affirmer du côté du dessin. Avec des mises en couleur désormais légères, plutôt réalisées à la gouache et à l’aquarelle. C’est ainsi qu’il peut se permettre une immense souplesse d’exploration, et passer des grands classiques de la littérature, aux textes les plus contemporains. Une manière aussi de travailler plus et de privilégier l’interprétation spontanée. Davide Cali et Maurizio A.C. Quarello avaient déjà travaillé ensemble avec Cours ! en 2017. Nous sommes heureux de les retrouver réunis dans ce nouvel album. (P.V.)

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