L’art de la parenthèse –
Au Val-des-Seuls, petit village de Savoie au nom justement imaginé, chacun a définitivement ou temporairement perdu sa moitié. Plus encore, les personnages sont dans une situation d’entre-deux, tout comme cette région où une avalanche a déclenché un projet de pistes skiables qui ne fait pas l’unanimité des locaux. C’est là que Carole, personnage principal et narratrice, a grandi avec son frère et sa sœur qui habitent toujours au village. Leur père, déjà insaisissable lors de leur enfance, leur a donné rendez-vous là-bas sans préciser la date de son arrivée…Comme dans “Seule Venise”, Claudie Gallay cultive l’art de la parenthèse, un temps a priori suspendu mais qui prend finalement de l’importance. Dans ce contexte à part, Carole commence par subir l’attente, puis finit par recréer des liens avec ses frères et sœurs, ainsi qu’avec certains habitants qui ont marqué sa jeunesse. Récemment quittée par le père de ses filles, elle n’a pas encore décidé du virage à prendre dans sa vie. Mais contrairement à “Seule Venise”, ici l’auteur ne formule pas directement ce processus. Sous la forme d’un journal, Claudie Gallay privilégie la narration du quotidien, des bribes de dialogues, la description d’une routine qui s’instaure dans ce séjour temporaire, sans beaucoup d’introspection.

Pour le lecteur, cette distance objective envers les personnages est d’abord décevante du point de vue fictionnel, d’autant qu’il ne se passe pas grand chose malgré l’épaisseur du roman. Carole est un personnage qui inspire peu de sympathie, une femme froide et distante, qui tombe souvent à côté de la plaque. Les autres la considèrent avec bienveillance, sans toutefois bouleverser leurs habitudes suite à son retour, à moins que ce soit elle qui ne suscite pas de retrouvailles chaleureuses ? Bon gré, mal gré, les choses évoluent néanmoins, en partie grâce au lien familial qui ne disparaît jamais et qui autorise autant l’implicite qu’une abrupte franchise.

Mais le plus intéressant dans ce roman, c’est la façon dont Claudie Gallay permet au lecteur d’entrer dans cette parenthèse. Grâce à son écriture apaisante et accessible, on finit par bénéficier aussi de ce temps suspendu, à condition d’y être ouvert. En cela, son nouveau roman, qui parle de réconciliation avant tout avec soi-même, est une expérience à part entière.

Paru le 21/08/13 aux Editions Actes Sud.

A propos de Sarah DESPOISSE

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