Rencontres Photographiques d’Arles 2013 – “Arles in Black”

Véritable institution estivale et lieu de pérégrination pour les amateurs de photographie, les Rencontres d’Arles, pour leur  44e édition, se donnent pour objet de faire un état des lieux de la création photographique internationale en noir et blanc du 21e siècle. Loin de se cantonner à un programme dogmatique ou à un panorama académique, la manifestation s’est autorisée au fil de ses expositions de multiples digressions dans des territoires un peu plus bigarrés, notamment les dernières recherches de Hiroshi Sugimoto sur les couleurs pures ou de larges pans de photographies contemporaines en couleur, plus proches du photojournalisme ou du documentaire. Les Rencontres d’Arles, au-delà de leur thème annuel, demeurent un lieu de découverte ou de redécouverte de la photographie, principalement artistique, dans toute sa pluralité. Aussi cette année, si le thème reflète un choix majoritaire d’exposition « In Black », il n’a pour autant aucune prétention à édifier un quelconque discours, ni pseudo prospectif, ni nostalgique. Pour le visiteur, Il s’agira davantage de voyager librement dans cette carte thématique pleine de trouées, de surprises et de dispersion, en y découvrant la singularité de travaux et de « regards » photographiques, mais également, en constatant la permanence de cette expression :  la photographie en noir et blanc. Une belle dérive donc…
 
Des ensembles monographiques et un « invité » prestigieux
Comme à l’accoutumée, les Rencontres présentent  des expositions monographiques et rétrospectives avec, pour les photographes « historiques », le français Jacques Henri Lartigue, le Chilien Sergio Larrain et l’américain Gordon Parks, ainsi qu’un ensemble important de photographies de l’allemand Wolfgang Tillmans pour la partie la plus contemporaine.
Artiste polymorphe (musicien, écrivain et cinéaste ayant connu un grand succès avec le film « Shaft » en 1971), le photographe noir américain Gordon Parks débute en participant la section photographique de la FarmSecurity Administration dans laquelle se trouvait également Walker Evans et Dorothea Lange, qui rendait compte des conditions de vie et de pauvreté des travailleurs ruraux au lendemain de la Grande Dépression. L’exposition se focalise sur les photoreportages qu’il réalise pour le magazine Life à partir des années 40. Il y fait œuvre de pionnier en couvrant des reportages, jusque-là inédits, et bien souvent risqués, sur les gangs de Harlem, la lutte pour les droits civiques, la ségrégation des noirs dans les états du Sud, les Black Panthers et les Black Muslims. Sa notoriété et son audace lui permettront d’approcher de grandes figures militant pour l’émancipation des noirs américains de Malcom X à Mohammed Ali. L’œuvre, historique, est directe, sans fioriture ni affèteries formelles.

(c) Gordon Parks
L’importante exposition consacrée à Wolfgang Tillmans, intitulée « Nouveau Monde », retrace les pérégrinations menées par le photographe à travers différents voyages, un appareil numérique en bandoulière, depuis une vingtaine d’années. Loin d’être un recueil exotique, l’ensemble très éclectique, associe dans une sorte d’échantillonnage monumental des portraits de personnes rencontrées, mais aussi des détails très prosaïques, des fragments de phares et de carrosserie d’automobiles neuves, des animaux, des plantes, des complexes commerciaux, de l’imagerie scientifique ou technique, le tout dans une relative indifférence de point de vue, en étant aussi attentif aux objets qu’aux êtres, et plus sensible à la banalité qu’à l’exception. C’est une sorte d’épuisement sans différenciation de l’environnement que nous présente le photographe, en ayant un regard parfois détaché et abstrait, attentif aux textures, aux couleurs et à la précision des détails. Les photographies sont présentées en tirage jet d’encre sur des très grands formats « épinglés » aux murs « sans façon » (absence de cadres). Entre catalogue sans hiérarchie et tapisserie imagière faite de grands posters muraux, l’œuvre de Tillmans interroge et déroute. La photographie y est réduite, dépouillée de ses effets, de sa narration, de ses sujets, mais paradoxalement monumentalisée avec ces très grands formats muraux sans que l’on mesure tout à fait l’enjeu de ces grands gestes aux contenus si ordinaires ou frontaux. Volonté d’un spectacle contemporain sans sujets spectaculaires et sans formalisme photographique ? Réflexion sur la surabondance actuelle des images, sur leur reproductibilité et leur définition accrues par le numérique ? Souhait de revenir aux phénomènes et composants originels de l’image, sans passer par la lecture d’un discours ou d’un contenu qui leur serait étranger ? Ce Nouveau Monde est-il celui d’un optimiste, croyant dans le potentiel inépuisé d’une photographie « pure » ne demandant qu’à être réinventée, ou bien le bon mot plein d’ironie qu’adresse un contempteur à la banalité du monde environnant ?

(c) Wolfgang Tillmans

D’autres ensembles monographiques notables jalonnent les expositions, dont ceux de Michel Vanden Eeckhoudt, d’Arno Raphael Minkkinen et de John Davies.Dans les clichés quasi expressionnistes de Michel Vanden Eeckhoudt, des animaux parfois malmenés pétris d’une expression pathétique renvoient au visiteur une sorte d’allégorie sur la condition des êtres vivants. Les photographies évoquent sans lourdeur la solitude, la recherche affective ou le désespoir, dressant des analogies inévitables avec les expressions et les comportements humains. Sans se réduire à un acte de dénonciation, elles montrent plus qu’elles ne jugent l’enfermement, le dressage, la domesticité et autres affres de l’exploitation animale.Arno Raphael Minkkinen a une œuvre plus ludique, ouvertement formaliste. Il y photographie les contorsions de son propre corps, nu, montré par fragments, composant des chimères méconnaissables de membres : un amoncellement de doigts sans bras, un torse sans tête, une hydre à quatre pattes, pieds et jambes confondues… Il se met ainsi en perspective dans l’immensité des paysages finlandais, aplatissant les échelles au gré de raccourcis composés à l’objectif. Ailleurs, il pose en confrontation avec ses proches, compagnes et enfant, dans un corps à corps tentaculaire. Cette impressionnante et monomaniaque production de plus de 40 ans, demeure une expérience confondue de photographie et de vie, une sorte de journal de création parfois redondant, mais fréquemment inventif dans la simplicité et l’effectivité de ses « trucages » de point de vue.


(c) Arno Raphael Minkkinen
Un bel ensemble est également consacré à l’anglais John Davies et à ses photographies monumentales de paysages ruraux et post-industriels réalisés en Angleterre puis dans le nord de la France de 1980 à 2009. Souvent dépourvus de présence humaine, ces paysages, qui peuvent également être ceux d’une infrastructure autoroutière, d’une campagne désolée ou d’un site commémoratif, sont des mélanges de précision objective et de sourde mélancolie. Le cliché d’un calvaire perdu dans les brumes rurales du Territoire de Belfort et celui du mémorial canadien de la crête de Vimy, dans le Nord-Pas-de-Calais, en témoignent.

(c) John Davies
L’invité de marque, le japonais Hiroshi Sugimoto est représenté par l’intermédiaire de deux expositions de travaux très différents, mais se rejoignant toutes deux dans leur caractère conceptuel, voire mystique, et dans une tendance commune à l’abstraction. On peut regretter l’absence d’un ensemble plus large, car ces deux séries d’œuvres, échantillonnage très circonscrit de l’œuvre du photographe, ne permet pas véritablement de se représenter sa production ni d’en saisir totalement les enjeux. La stature et l’attention portée à Sugimoto laissaient espérer une exposition d’œuvres plus fournie à défaut d’une rétrospective, et non deux expositions très courtes de projets (ou de séries) à l’accompagnement un peu trop laconique. Nous sommes donc un peu restés sur notre faim.

(c) Hiroshi Sugimoto
 

un éventail de champs
ou de courants photographiques
Une veine ludique, accessible et parfois ouvertement kitch (une tradition cultivée depuis le commissariat de Martin Parr en 2004 ?) apparaît dans différents lieux d’exposition : le travail de mise en scène d’albums de photographies amateures par Erik Kessels, l’ensemble semi-documentaire et fiction de Yasmine Eid-Sabbagh et Rozenn Quéré sur les destins inventés de quatre sœurs palestino-libanaises, les photographies de presse américaine annotées et retouchées collectionnées par Raymond Pellissier, les portraits colorisés à la main du Studio Fouad et Van Léo aux conventions aussi charmantes que naïves… Toutes ces expositions célèbrent des productions ou des genres populaires, entre bienveillance et ironie, fétichisme de collectionneur, goûts de la narration, de l’anecdote ou du détournement. Se démarquent au sein de cet ensemble informel (qui n’a pas été thématisé comme tel par le commissariat d’exposition, mais certainement voulu dans un souci de diversité de genre et de ton) les manipulations surréalistes, pleines d’humour et d’inventivité, de l’anglais John Stezaker.

(c) Studio Fouad
La photographie documentaire et sociale, proche du photojournalisme, est également représentée avec l’exposition collective « Transitions » mêlants photographes français et sud-africains dans le cadre d’une mission en Afrique du Sud. Un large pan des expositions présentées au parc des ateliers, sur le site du Magasin électrique, programmées par l’association du Méjean, investit également ces réalités politiques et sociales : un reportage sur des Zimbabwéens, subissant répression politique et propagation du VIH dans des conditions de grand dénuement (par le photographe néo-zélandais Robert Hammond), l’exposition collective « Keep your eye on the wall » évoquant le mur Israélien et la condition des Palestiniens, les clichés quasi exotiques et oniriques du « Jardin », sorte d’Éden inversé dont la végétation luxuriante a poussé sous un viaduc autoroutier romain, qui sert de refuge à une petite fille et à ses parents, immigrés siciliens sans-abri (par Alessandro Imbrico)…
La photographie de mode est indirectement évoquée avec les travaux, en partie personnels, de deux photographes. L’exposition rétrospective sur Guy Bourdin, aujourd’hui décédé, est centrée principalement sur les prémices et les à-côtés de l’œuvre : portraits de personnalités réalisés à ses débuts, photographies et polaroids de proches, fond documentaire n’ayant pas pour vocation d’être édité. Plus contemporaine, Viviane Sassen fait montre à travers son œuvre d’un souci d’expérimentation permanent qui la rapproche davantage de la photographie d’artiste, entre nudité assez crue, performance gestuelle, mise en scène et jeu de lumière, que de la photographie de mode commerciale. Assez diversifiée, mais aussi tenue que soignée, sa production montre une capacité à s’approprier différents champs ou « styles » photographiques, que ce soit pour vitaliser la photographie de mode ou simplement à des fins de recherche personnelle. Chaque exposition retrace à sa manière une archéologie, archives, recherches et documents de travail, plus ou moins directe de l’œuvre professionnelle.

(c) Viviane Sassen
Enfin, un large panel de productions individuelles, parfois atypiques, expérimentales ou d’un genre hybride, participe du fourmillement général : les saynètes bricolo-existentielles de Gilbert Garcin, la sorte de cabinet de curiosité créé de toutes pièces par Jean-Michel Fauquet avec ses autoportraits archaïques d’un autre temps, la sélection de photographie du sol de la planète Mars réunie par Xavier Barral. On y trouve encore les expériences du sud africain Pieter Hugo menées sur les portraits de ses amis, afin de faire ressortir, au-delà des différences « raciales » de couleur, un large spectre de taches et de colorations liées aux brûlures du soleil, qui fait de chacun un individu « de couleurs », aussi équivalent que différencié.

(c) Pieter Hugo
une ville à arpenter, des lieux à découvrir
Parler des Rencontres, c’est autant rendre compte des contenus des expositions que du cheminement qui  y mène. C’est surtout évoquer cette myriade de lieux ouverts au visiteur dans le centre piéton d’Arles et sa modeste étendue. Le plus périphérique, le parc des Ateliers, vaste complexe d’entrepôts de chemins de fer  anciennement dévolu au Fret, n’est situé qu’à quelques pas du centre historique. C’est un cadre exceptionnel, qui est aussi le site le plus étendu et le plus dense des Rencontres d’Arles. Il est le pendant industriel des lieux patrimoniaux plus centraux et « prestigieux », avec sa friche foisonnante de photographes en majeure partie contemporains (dont des jeunes créateurs ou des lauréats de concours attenants à la manifestation). A lui seul, il mérite le déplacement et représente une bonne demi-journée ou un jour entier de visite.
Les autres lieux importants : le palais de l’archevêché, l’église du Saint Trinitaire, le Cloître du Saint-Trophisme, jusqu’à l’espace Van Gogh et le Couvent Saint-Césaire (relativement excentré), participent au-delà des œuvres exposées elles-mêmes, d’une expérience architecturale forte, entre découverte patrimoniale, installation et dialogue avec les lieux existants. La force des Rencontres, qui n’est pas neuve pour les habitués de la manifestation, mais qui se réactualise à chaque visite, est de mettre en tension, ce mélange de patrimoine et d’actualité, en lui apportant la vitalité de l’évènement au-delà d’un tourisme, régional, patrimonial ou culturel, associé à la ville ou à la manifestation. Comme chaque année, une partie du charme de la manifestation réside donc dans son aspect déambulatoire. On y découvre ou redécouvre la ville en cheminant d’un lieu d’exposition à un autre et à mesure que l’on s’immerge dans des univers photographiques très différents.
 
un panorama qui tisse références historiques et création contemporaine
Les Rencontres d’Arles offrent en définitive une large représentation de la photographie, des hommages rétrospectifs aux grands créateurs du 20e siècle jusqu’aux manifestations les plus contemporaines, brassant dans un même regard et sans établir de hiérarchie, les figures largement reconnues (Sugimoto, Bourdin, Tillmans…), les personnalités plus confidentielles, les nouveaux talents. Elles demeurent, encore aujourd’hui, une manifestation équilibrée qui ménage exigence et accessibilité sans verser dans un consensus excessif. En cela, elles sont une formidable opportunité pour le néophyte comme pour l’amateur chevronné ou le professionnel, car elles rassemblent suffisamment d’aspects pour que chacun puisse se faire une idée de la photographie dans toute sa pluralité d’expression tout en s’adonnant à la révision d’œuvres incontournables. Elles composent donc un état des lieux, avec pour distinction, cette remarquable ouverture. Celle-ci les apparente davantage à un Work in Progress, dont les pages seraient en cours d’écriture, qu’à une célébration solennelle. Ce n’est donc pas un cliché de famille figé qu’on trouvera à Arles, mais plutôt l’irrévérente vitalité d’un bougé photographique et ce malgré, la solidité de l’institution.
Infos pratiques :
Expositions du 1er juillet au 22 septembre 2013 et Stages jusqu’à fin décembre 2013
20 expositions de 5 à 8 euros l’unité en plein tarif ou Pass à la journée : 28 euros
Forfait Septembre (une entrée par lieu) : 31 euros en plein tarif (tarif réduit disponible sur place)
à consulter :
à noter :
Le photographe chilien Sergio Larrain, qui a été exposé aux Rencontres d’Arles 2013, fera l’objet d’une nouvelle exposition « Vagabondages » à la fondation Henri-Cartier Bresson du 11 septembre au 22 décembre 2013

A propos de Georges Lufi

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