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Paul Vecchiali – rétrospective « L’étrangleur » et « Corps à cœur »

Parallèlement à la sortie de son dernier film « Nuits blanches sur la Jetée », le premier volet de la rétrospective Paul Vecchiali s’ouvre mercredi 11 février, avec la reprise en copies numériques restaurées de 4 films des années 70 : « L’étrangleur » (1972), « Femmes Femmes » (1974), « Change pas de main » (1975), et « Corps à cœur » (1979), autant dire quelques sommets d’une œuvre qui en comptent d’autres. En attendant la suite…

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Pour les critiques de l’époque comme pour les spectateurs d’aujourd’hui, le premier contact avec les films de Vecchiali n’a pas toujours été des plus confortables. On pouvait lire à propos de « L’étrangleur » les qualificatifs « insolite », « étrange » voire « bizarre », avec la plupart du temps un reproche de gratuité, ou de manque de maîtrise narrative. Chacun des films s’inscrit à priori dans un programme, parfois un genre, qu’il déroute sensiblement dans la forme et le ton, pour aboutir à une ambigüité à tous égards : narrative, psychologique, comportementale… « L’étrangleur » est-il un thriller ? « Change pas de main » un porno ? « Femmes Femmes » une satire ? Seul « Corps à Corps », si l’on en gomme un peu la complexité, s’inscrit plus franchement dans le registre du mélodrame. Il y a donc un « à la fois » et une ouverture, qui font la richesse paradoxale des films du réalisateur, autrement dit une volonté de ne pas trancher entre des tons de récit qui peuvent basculer de manière impromptue, ou insidieuse, de la comédie à la tragédie la plus noire – « Femmes Femmes » est le parangon malicieux de cette versatilité de ton. En termes de narration également, les films semblent incorporer un cours aléatoire, une destinée que chaque histoire accomplit sans emprunter des voies normatives, perdue dans le jeu des ramifications affectives, les intrigues inconscientes, les secrets.

Les films de Vecchiali, en ce sens, poursuivent un objectif assez simple : celui de ne pas céder à un manichéisme, ni dans les personnages, ni dans le typage des histoires, pour rejoindre une complexité inscrite dans l’ordre des jours, de chaque jour, de chaque individu, tout en s’abandonnant à un tissage romanesque. Ils appellent donc – nécessairement – des sentiments mélangés. De la même manière, ce cinéma fait coexister des influences stylistiques que l’on jurerait, à priori, incompatibles : la modernité (dans la poursuite de la Nouvelle Vague, ou dans celle plus intemporelle et rigoureuse de Bresson), ET, le cinéma français des années 30 (refoulé par la part de cette même « modernité », des années 60-70, la plus dogmatique). A ce titre, le réalisateur était, et reste encore à ce jour, bien en avance sur son temps. Ce n’est pas un hasard (même si cette production s’inscrivait dans un contexte bien particulier) si Vecchiali a inauguré une série de films nommée « Antidogma » dans les années 2000 : non alignement à la doctrine critique ou à un quelconque crédo cinématographique, pas plus qu’au diktat de l’exploitation et de la distribution commerciale « sanctionné » par l’avance sur recette. Pour autant, il ne faut pas se méprendre : le cinéma de Paul Vecchiali est rigoureusement cohérent, sa logique n’a rien d’un composite « passé-présent », c’est un tout, indémêlable, qui participe du même désir d’invention filmique. C’est même l’un des traits qui signe sa singularité, en plus de l’immédiateté émotionnelle des films.

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En attendant la ressortie en DVD des « Ruses du Diable » (le deuxième film de Paul Vecchiali, le premier étant perdu), il faut bien avouer que « L’étrangleur » (1972) apparaît comme le premier chef d’œuvre du cinéaste : une formulation très aboutie de ses obsessions (un « univers » : la rue, la nuit, les faubourgs populaires, un onirisme latent…) dans une forme cinématographique très élaborée (une sorte de jeu de piste à plusieurs protagonistes, associé au paysage mental de l’étrangleur, joué par Jacques Perrin). Le montage procède par entremêlements, faisant sentir à défaut d’une convergence totale, une unité de destinée mystérieuse entre le meurtrier Émile, un jeune homme aux traits angéliques (Jacques Perrin) ; Simon, (Julien Guiomar) le policier travesti en journaliste ; Anna, la jeune femme (Eva Simonet) et appât aux motivations ambigües ; et le « chacal » (Paul Barge), un voyou qui détrousse les victimes encore « fraîches » de l’étrangleur… La construction du film donne l’image cliché d’une toile d’araignée, d’une construction qui s’échafaude patiemment en retardant toujours la révélation de son dessein, mais dont la logique se tord à mesure que le récit avance, à quelques pas à peine de l’arrivée. La fabulation romanesque de l’étrangleur, qui prétend délivrer les femmes désespérées en leur accordant une mort anticipée plus douce, se dérègle sous le flux des hallucinations, et de pulsions criminelles ravivées par la trahison de Simon. Le policier, quant à lui, entretient une proximité quasi fraternelle avec le criminel, des plus troubles. Au cœur du récit, il y a déjà la musique lancinante de Roland Vincent, comme un carrousel démoniaque qui célèbre l’envoûtement inaugural du personnage ; et cette image récurrente, insérée en flash muet, d’une traversée nocturne aux abords du cimetière Montparnasse, souvenir matriciel que l’étrangleur revit durant chaque nuit, et qui donne l’impulsion d’un nouveau meurtre. Il faudra donc (pour nous spectateurs) nous libérer d’une fausse attente, celle du thriller et de sa résolution, pour saisir le charme morbide de cette dérive dans l’imaginaire criminel, irrationnel et poétique, de prédation et de délivrance ; un imaginaire qui est partagé – et c’est là, la perversion insidieuse du film – par l’ensemble des personnages. Un inconfort donc, mais qui se magnifie à chaque re vision en révélant son impeccable construction.

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« Corps à Cœur » (1979) est peut-être le film à découvrir en priorité dans cette sélection, car tout en ayant une grande consistance formelle, il est d’un abord à priori (ce sentiment peut-être discuté) plus accessible que « L’étrangleur » : il ne requiert pas comme lui un état de laisser-aller, et de rêverie un peu déliquescente, secrètement érotisée. Pendant diurne et parfois solaire du premier, « Corps à cœur » s’inscrit dans la lignée des mélodrames passionnels. Pierrot, un mécanicien d’une trentaine d’années, tombe éperdument amoureux d’une femme plus âgée que lui, une pharmacienne (Hélène Surgère), qui se fait partiellement entretenir par un riche amant. Malgré leurs différences sociales et culturelles, sans parler de leur écart de maturité affective, Pierrot va entamer la conquête de cette femme qui ne lui est pas destinée – quasiment un mythe à ses yeux –, et cela d’autant plus qu’elle lui résiste ostensiblement. Ce véritable siège amoureux sera narré avec, en contrepoint, la description de l’environnement dans lequel vit Pierrot, un microcosme populaire sur le déclin qui se replie sur lui-même, au fin fond d’une ruelle archaïque. On retrouve dans le récit une forme duplicité, mais celle-ci illustre désormais la nature ambigüe du désir amoureux, de la magnificence de son accomplissement, sentimental et sexuel, jusqu’à ses inflexions les plus perverses et morbides : la consomption accélérée, le décalage des êtres, la manipulation égoïste…

« Corps à Cœur » est un sommet lyrique et émotionnel qui doit énormément à ses interprètes, Nicolas Silberg et Hélène Surgère principalement, absolument magnifiques. Pour autant, ses personnages n’en sont pas ni plus aimables ni saisissables : ils gardent en partie leurs opacités, leurs cruautés et lâchetés, tout en restant sincères et généreux. Pierrot est une sorte de séducteur qui va de l’avant, un enfant prodige capricieux qui multiplie les amours pour mieux échapper à l’atmosphère mortifère de son milieu ; rêvant peut-être aussi d’une émancipation sociale… Vecchiali entremêle le petit théâtre familial déclinant côté « cour », serti dans ce « décor » de ruelle en impasse, sorte de banlieue enferrée dans une autocélébration nostalgique ; et la flamboyance romanesque d’une passion impossible avec ses échappées fleuries. Un requiem cinématographique en hommage à Fauré et Grémillon dans lequel le lyrisme n’exclut pas l’humour, la dérision subtile…

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Rétrospective Paul Vecchiali partie 1 : de 1972 à 1979

« L’étrangleur » (1972) et « Corps à cœur » (1979)

Distribution : Shellac – copies numériques restaurées

En salles à partir du 11 février 2015

et toujours à l’écran depuis le 28 janvier 2015 :« Nuits blanches sur la Jetée »

Visuels © Shellac

Hélène Surgère dans « Femmes Femmes » / Jacques Perrin et Jacqueline Danno dans « L’étrangleur » / Nicolas Silberg et Hélène Surgère dans « Corps à cœur »

A propos de William LURSON

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