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C’est sans doute un détail mais ça fait désormais plus de deux ans que la planète vit sous la menace et les contraintes d’une pandémie mais rares sont les films qui prennent en compte ces données, non pas comme objet du récit mais comme toile de fond. Vecchiali, si. Et puisqu’une bonne partie de Pas…de quartier se passe dans un cabaret, les représentations auront lieu devant un public masqué. Et lorsqu’un petit groupe se réunit à la mairie pour protester contre le caractère immoral de ce spectacle devenu l’attraction de la ville, les intervenants portent également cet accessoire devant le nez et la bouche. Bon pied, bon œil alors qu’il a désormais plus de 90 ans, Paul Vecchiali continue de tourner, tissant les mailles d’une œuvre à la fois infiniment personnelle mais constamment en phase avec le présent.

Pour prendre d’autres exemples, dans ce « musico-drame », il sera aussi question du retour d’un certain ordre moral (les conseillers municipaux désireux de censurer le spectacle de cabaret), du danger de l’extrême-droite et de la défense des droits des homosexuels.

Adolphe (Ugo Broussot) vit seul avec sa mère handicapée (Mona Heftre). Il passe une audition pour devenir chanteur travesti dans le cabaret de Mimosa (Jérôme Soubeyrand). Engagé sous le nom d’Annabella, son numéro fait un triomphe mais provoque également l’ire des conservateurs car il n’hésite pas à montrer ses fesses. Mené par Christian, le conseil municipal tente d’agir contre les « corrupteurs » mais en son sein siège Alexandre, l’ex-amant d’Adolphe qui va tenter de lui porter secours…

Avec Pas…de quartier, Vecchiali rend une fois de plus hommage aux romances mélancoliques d’autrefois, aux mélodrames chantés de Jacques Demy puisque les personnages s’expriment la plupart du temps en versifiant ou en chantant. Avec son complice de toujours Roland Vincent, le cinéaste réalise une petite fable où les sentiments s’expriment par la musique, la danse et les jeux de mots et autres lapsus dont il a toujours été friand. On retrouve ici des figures chères au metteur en scène, à commencer par cette mère paralysée des jambes qui vit dans le souvenir de son mari qui l’a quittée autrefois parce qu’elle « aimait trop l’amour ». Dans le rôle, Mona Heftre, une fidèle de Vecchiali (Change pas de main, Et tremble d’être heureux…) correspond parfaitement au type de femmes qu’affectionne le cinéaste, à la fois légère et mélancolique, un pied dans le passé mais toujours battante lorsqu’il s’agit d’affirmer sa liberté.

Comme tous ses derniers films tournés avec des bouts de chandelle, Pas…de quartier est une ode à cette liberté. Paul Vecchiali incarne malicieusement le maire de la ville et défend, contre l’avis de son conseil, ce cabaret « scandaleux » où les hommes chantent travestis en femmes et montrent leurs fesses. Sans discours moralisateurs, il pointe du doigt un certain retour à la censure et la résurgence d’idées extrémistes qui firent « fureur » dans l’Histoire. Avec un aplomb déconcertant, il filme une chorégraphie de mauvais goût où Adolphe, grimé en Hitler (« Heil moi-même », dit-il en reprenant le célèbre mot de Lubitsch), entonne la chansonnette devant une svastika pour mettre en garde contre le retour de ces idées nauséabondes. Si le fond n’était pas aussi tragique, on pourrait songer aux Producteurs de Mel Brooks.

Pour le cinéaste, il ne s’agit pas de défendre une cause mais de se placer du côté des individus et de leurs désirs. « Seul compte le plaisir à deux… et l’amour » dit joliment Alexandre à un membre du conseil municipal qui le questionne sur sa sexualité et qui s’inquiète pour son neveu qui pourrait « en être ». Cet éloge de l’amour irrigue tout le film : amour du spectacle, du jeu, de l’illusion mais aussi l’amour qui circule entre les personnages et qui lie Adolphe et sa mère, Adolphe et Alexandre sans oublier « Minette », la maquilleuse du cabaret qui aime sans retour celui qui se produit sur scène.

Cette valse des sentiments tournée dans quelques décors stylisés, avec de jolis jeux d’éclairages pour donner une teinte acidulée à un récit plutôt amer, nous touche et nous émeut parce qu’on a le sentiment d’un dernier tour de piste. Ce petit cabaret joyeux filmé par Vecchiali apparaît comme un dernier îlot de résistance face à la violence et la bêtise du monde. On y entonne la chansonnette avec une certaine mélancolie (la chanson Les Hommes qui figurait dans Femmes, femmes est d’ailleurs reprise) mais aussi une foi indéfectible dans la puissance du spectacle, d’un art modeste et populaire.

Un art qui peut transfigurer et nous permettre de résister face à un monde qui, pourtant, ne nous fait pas de quartier…

***

Pas…de quartier (2021) de Paul Vecchiali

Avec Mona Heftre, Ugo Broussot, Jérôme Soubeyrand, Franck Libert, Benjamin Barclay

Scénario : Paul Vecchiali

Photographie : Philippe Bottiglione

Musique : Roland Vincent

Sortie en salles le 27 avril 2022

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A propos de Vincent ROUSSEL

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