"La Dame aux camélias", m.e.s. Frank Castorf – Théâtre de l'Odéon

Cette Dame aux Camélias là n’est pas à mettre entre n’importe quelles mains et en écrivant cela, on ne prétend pas qu’il existe un bon et un mauvais public, un qui soit capable de comprendre et un autre totalement hermétique.
Non.
Car cette Dame aux Camélias possède les qualités, les défauts, les qualités des défauts et les défauts des qualités de ces pièces brillantes qui intellectualisent tout dans un conceptualisme pompeux.
 
Au niveau du texte tout d’abord, Franck Castorf décide d’ériger sa Dame non pas sur l’écrit seul d’Alexandre Dumas Fils, mais également sur ceux de Georges Bataille (Histoire de l’œil et Le Petit) et d’Heiner Müller (La Mission), comme pour mettre en résonance chacune des thématiques abordées même si elles ne semblent, à première vue, n’avoir rien en commun. De manière totalement volontaire, Castorf n’imbrique aucun de ces textes, bien au contraire : il les fait entrer littéralement en collision, quitte à perdre le spectateur en quête de sens dans un maelstrom improbable. Aux frivolités d’une Marguerite Gautier lubrique et « poule », se mêle les problématiques de la trahison, de l’émancipation des esclaves jamaïquains, de la mort, de la révolution et de la passion adolescente (entre autres…). Cette fragmentation du texte décontenance et sincèrement, il est parfois difficile d’en comprendre la finalité même si on s’aperçoit assez vite que Castorf l’ancre dans une réalité politique contemporaine. Mais est-il important de comprendre le désordre ? Ce dernier ne doit-il justement pas être appréhendé pour ce qu’il est ?
 
Cette impression de chaos est renforcée par les images qui nous sont données, la pièce étant construite comme un ensemble de tableaux ahurissants empilés les uns sur les autres. Tout d’abord au niveau de la scénographie, deux visions nous sont proposées : côté pile, un appartement délabré de favela, entre cuisine à ciel ouvert et poulailler, escaliers escarpés et toit en tôle ; côté face, une sorte de bar ultra moderne et design, entre néons et murs transparents, écrans de télévisions et peintures fluorescentes. Cette dichotomie se retrouve dans la construction même de la pièce, la première partie étant jouée au plateau, la seconde, filmée presque en totalité depuis l’appartement et projetée sur le décor. Tissées sur cette ossature foutraque, les différentes scènes s’enchainent, s’entrechoquent, hallucinantes et toutes en hauteur : sans aucune subtilité, le spectateur est littéralement noyé sous un flot d’images stroboscopiques décalées, vulgaires, magnifiques, puissantes, ridicules, superbes, sous celui de hurlements hystériques, de musiques incongrues (de Michel Sardou en passant par du lyrique). Il en va de même pour les références, les allusions, plus ou moins directes, plus ou moins pertinentes : les Ceausescu, Hitchcock, Kadhafi, le Viagra, Truffaut, La Corrida… Cet effet kaléidoscopique, tout à la fois juste et lourdingue, finit par amener le spectateur dans un état de transe, et c’est bien à partir de là qu’il se fera un avis tranché sur la proposition de Castorf, cette dernière nourrissant ces pièces qui font débat en ne laissant personne insensible.
 
Ainsi, s’il on prend le parti de ne pas trop intellectualiser la pièce et de se laisser porter par les impressions qu’elle suscite, les visions qui s’enchainent sont de véritables voyages déconcertants, des coups de poing à l’estomac ; si l’on décide en revanche de lui donner du sens, la pièce devient d’une prétention sans borne, brouillonne et d’une bêtise crasse. C’est dit : il n’y aura pas de juste milieu.
Enfin, la prestation des comédiens s’avère absolument brillante tant tous sont absolument impeccables et investis : Jeanne Balibar et Jean-Damien Barbin gèrent une partition particulièrement ardue avec brio et cela sur les 3h45 que dure la pièce. Annabel Lopez est quant à elle bouleversante en esclave noire, sa vindicte et ses larmes dessinées dans le maquillage étant tout simplement sublimes.
 
Pour terminer, quelques mots entendus en sortant de la salle et qui résument assez bien cette pièce et les réactions qu’elle provoque :
« C’était bien mais long… mais bien…».
« Combien avez-vous payé pour voir une telle merde ? »
« Non, j’ai beaucoup aimé cette pièce… après, je ne suis pas persuadée de pouvoir t’expliquer pourquoi la mère à un moment se balade avec un godemiché tout en vomissant du sang…»
 
 
A voir jusqu’au 4 février au Théâtre de l’Odéon

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(c) Alain Fonteray

A propos de Alban Orsini

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