Claudio Monteverdi – « Il Nerone – L’incoronazione di Poppea (Le Couronnement de Poppée) » / direction Vincent Dumestre / m.e.s. Alain Françon

Poppée de cire, Poppée de son

Visiblement, Le Couronnement de Poppée à encore des ressources, des sentiments à exprimer, des vibrations à transmettre, comme en témoigne cette nouvelle représentation dirigée par Vincent Dumestre et mise en scène par Alain Françon à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet.

Musicalement, c’est une évidence : impressionnante de vérité, de nécessité de dépouillement, d’épure, l’interprétation du Poème Harmonique peut se lire dans toutes acceptions du terme. Elle semble fuir le grandiose, l’apparat, presque débarrassée de ses atours séducteurs et mélodramatiques, comme pour mieux revisiter la cruauté qui domine les thèmes et se cache derrière le spectacle. Dans cette lecture du Couronnement de Poppée, rarement le texte n’avait paru aussi essentiel, la phrase dangereusement sous-entendue, la plupart des mots – cryptés – semblant résonner dans l’antre du mensonge. La mélodie habille le Mal, objet de fascination du créateur et objet fascinant qui envahit l’opéra graduellement, trompeusement, dans son infinie douceur.

Il Nerone © Vincent Lappartient – Studio J’adore ce que vous faites

Le cynisme de la pièce explose plus que jamais ici. Le Couronnement de Poppée est bien l’histoire d’une supercherie, d’une gigantesque manipulation amoureuse avec le pouvoir comme finalité, où la plupart des duos les plus exquis habille les stratégies les plus machiavéliques.

La mise en scène d’Alain Françon et l’interprétation du Poème Harmonique mettent en relief combien Le Couronnement de Poppée est ironique et atypique. Le travestissement y est bien moins celui du corps que celui des sentiments, de l’âme, mettant en scène une vaste histoire de supercherie, de prise en otage des passions, une des premières affaires de sexe et de pouvoir. Car l’érotisme, le charnel, n’a rien de franchement dissimulé dans l’œuvre, Néron ne cessant de clamer la beauté des seins de Poppée, comme Poppée employant merveilleusement ces appâts à assouvir ses désirs de conquête.

En osmose avec les partis pris de Vincent Dumestre, les choix d’Alain Françon sont la plupart du temps extrêmement judicieux, particulièrement dans son utilisation de l’espace, lorsque la nudité du décor n’en fait que mieux ressortir la solitude des corps. Cette noirceur, ce sentiment d’inéluctable, immerge graduellement le spectateur, jusqu’à un couronnement – aux frontières de la satire – qui sacre l’imposture.

Il Nerone © Vincent Lappartient – Studio J’adore ce que vous faites

Le choix des costumes hétéroclites s’avère parfois moins convaincant. Nous comprenons bien le désir d’Alain Françon de faire les ponts entre tous les pouvoirs iniques et toutes les dominations sociales, mais le fait d’entremêler uniformes d’armée russe pour les gardes, tailleurs BCBG pour les nourrices et servantes, et inspirations plus classiques, n’est pas toujours très heureux. Le minimalisme mêlé à l’anachronisme dédramatise notamment la tentative avortée d’assassinat de Poppée par Othon : la future impératrice et les soldats paraissent bien crédules, pour confondre cet homme mal travesti avec Drusilla. Il exploite avec bonheur les similitudes entre l’antique et l’Empire, jusqu’à un mariage qui renvoie à celui de Napoléon et de Joséphine. C’est peut être dans le foisonnement d’étoffes colorées qu’il se révèle le plus pertinent, que ce soit dans les roses de Drusilla, la blancheur d’Octavie, ou les verts de Poppée, qui drapent les héroïnes dans l’universalité du mythe. A ce titre, le doré de La Fortune, le rose de L’Amour et le gris de La Vertu, cheveux compris, leur permettent d’arborer peut être les tenues les plus « baroques » de la pièce.

Il Nerone © Vincent Lappartient – Studio J’adore ce que vous faites

Poppée flamboyante et inquiétante, qu’elle soit féminité brûlante ou incarnation figée du pouvoir maléfique, Marine Chagnon transporte, déployant toute une palette d’expressions contradictoires, à la fois dans la beauté et l’abandon de sa jeunesse et dans la mécanique de la duplicité. A côté d’elle, l’impeccable Fernando Escalona, avec ses allures de petit Tony Montana, incarne magnifiquement Néron, qui ne soupçonne pas être la marionnette de sa propre passion. C’est avec parcimonie qu’il pêche les nuances à la ligne, comme pour convaincre son personnage de la valeur morale de ses desseins diaboliques. Octavie n’est pour sa part pas la victime que l’on pourrait attendre. Lucie Pyramaure en incarne d’un seul tenant la carapace à bout de forces, tout comme le courage de résister à l’abandon et à l’exil. Elle parvient à conserver sa dignité en muselant sa propre parole. Léopold Gilloots-Laforge enrobe les mensonges et manipulations d’Othon dans une grisante parure vocale faisant perdre toute notion de vérité, dont seule une précision plus fréquente aurait sublimé la confusion. La mise en scène ne laisse sans doute pas suffisamment de place aux revendications de Sénèque, qu’Alejandro Baliñas Vieites interprète en jolie conviction penaude, soutenue par une éloquente orientation de phrase. Entre allégorie (La Fortune) et humanité (Drusilla), Martina Russomanno conserve un élan rempli de couleurs, que vient équilibrer l’homogénéité de Lise Nougier en Vertu et Nourrice. L’Arnalta de Léo Fernique est un des ressorts comique de la soirée, tandis que Yiorgo Ioannou Léo Vermot-Desroches et Thomas Ricart servent de leur voix expressive le reste de la distribution.

Nous pensions avoir tout entendu, tout vu sur cet ultime chef-d’œuvre de Monteverdi, mais force est de reconnaître qu’il a encore bien des choses à nous apprendre, prêt à traverser bien des époques pour témoigner de sa puissance et de sa modernité.

Il Nerone – L’incoronazione di Poppea (Le Couronnement de Poppée), de Claudio Monteverdi

Le Poème Harmonique
Direction musicale : Vincent Dumestre
Mise en scène : Alain Françon

Avec les solistes de l’Académie de l’Opéra national de Paris

A l’Athénée Théâtre Louis-Juvet (Paris 2e) du 2 au 12 mars 2022
A l’Opéra de Dijon (Grand Théâtre) du 20 au 26 mars 2022
A la Maison de la Culture d’Amiens le 1er avril 2022

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