Téléaste prolifique et éclectique, Alvin Rakoff réalisa une dizaine de longs métrages pour le cinéma, s’illustrant autant dans le policier (Passeport pour la honte, 1958), l’espionnage (Double Jeu, 1969) que dans l’aventure (Les mines du Roi Salomon, 1979) ou le film catastrophe (City of Fire, 1979). On lui doit notamment une belle adaptation de James Hadley Chase avec Nadja Tiller et Rod Steiger (Vendredi treize heures, 1961) ainsi qu’un intéressant bien que peu rythmé film de vaisseau fantôme (Le Bateau de la mort, 1980), le cinéma d’épouvante n’étant visiblement pas celui qui lui sied le mieux. C’est dans les comédies dramatiques qu’il excelle avec deux œuvres centrées autour de la rencontre amoureuse entre de jeunes adultes et une personne faisant le double de leur âge, thème très en vogue dans le cinéma anglo-saxon du début des années 70 et dont Le lauréat de Mike Nichols demeure le modèle et parangon. Un an avant de confronter une Jean Simmons, quarantenaire au foyer qui s’ennuie, courtisée par un jeune homme éperdument amoureux (Leonard Withing) dans le très émouvant Say Hello to yesterday (1970), il organisait cette rencontre entre Peter Sellers et Sinéad Cusack, tous deux fabuleux, dans cet atypique et fascinant Hoffman.

Janet laisse son fiancé Tom l’accompagner au train qui doit l’emmener pour une semaine voir sa grand-mère qui a fait une nouvelle chute. Mais lorsque Tom quitte le quai, elle descend discrètement du train et se rend à un appartement : Mr Hoffman l’invite à entrer, lui montre la chambre à coucher, à moins qu’elle désire passer par la salle de bain avant… Janet a en effet cédé au chantage de cet homme d’affaires dont elle est la secrétaire : elle passera une semaine avec lui pour protéger Tom, impliqué dans des affaires louches et risquant d’aller en prison.

Capture d’écran Blu-Ray © Powerhouse

Hoffman commence sous le signe du malaise, la porte ouverte laissant Miss Smith passer le seuil de l’inconnu, duquel elle sera tentée de se retirer plusieurs fois. Qu’est-ce qui a pu pousser cette jeune femme aussi diaphane à se rendre dans un tel lieu, comme un canari se jetant dans la gueule d’un chat ? Aussi trouble que Terence Stamp dans L’Obsédé, jamais Peter Sellers n’avait paru aussi inquiétant, comme si ses expressions désopilantes habituelles (le regard un peu éteint entre observateur et chien battu, le petit sourire en coin) étaient ici employées à infuser une ambiance lourde et dérangeante, l’exposition du pacte devant les relier durant une semaine creusant cette suspicion de perversité. Certes, contrairement à l’héroïne du William Wyler, la jeune femme vient de son plein gré, mais les expressions de bienveillance autiste de son hôte où chaque seconde laisse craindre les pires intentions renvoie à la manière dont le Freddie de Fowles scénariste et Wyler metteur en scène, affreusement seul, ne parvenant pas à se faire aimer, forçait le destin en enlevant les femmes, les collectionnant comme des papillons, espérant rallier à sa cause l’une des survivantes. Cette similitude constitue la fausse piste et la force ambiguë du film d’Alvin Rakoff, qui persistera dans l’insaisissable y compris dans ses changements de tons. Un peu comme s’il posait comme autre option celui d’une étrange rencontre entre un ravisseur finalement peu dangereux et une jeune femme apprenant à le connaître. Contrairement à Freddie, Hoffman n’est plus un jeune homme, mais un monsieur vieillissant qui aimerait rattraper les années de solitude perdue. Passée cette transaction tordue, sans illusion, Hoffman ne soumettra pas la jeune femme à ses désirs. Il impose une parenthèse qui ne peut s’enchanter, mirage d’une semaine, un leurre. La détromper de cette fausse image qu’elle aurait pu avoir de lui, découvrir l’homme derrière le masque, l’amour silencieux qu’il cacha pendant des années alors qu’il aurait rêvé de « lui faire la cour », tel était son objectif.

Capture d’écran Blu-Ray © Powerhouse

Hoffman s’approche de Janet, la frôle, la déshabille du regard, lui dit combien il l’a observée durant des années, multipliant les allusions physiques déplacées à la beauté de sa peau, de ses genoux, de son cou. Paniquée, elle fait machine arrière, prend la fuite car elle est libre après tout, puis revient. Le rituel est simple, à l’image d’une vie de couple, l’accompagner au restaurant (formidable séquence où il lui fait goûter des escargots pour la première fois), rentrer, aller se préparer dans la salle de bain, se brosser les dents, enfiler un pyjama, se coucher à ses côtés, puis…rien.

C’est justement dans ce « rien » que réside toute l’étrangeté magnifique d’Hoffmann, cet amour curieux, à la fois imposé, outrageusement exposé et incroyablement refréné. Lorsqu’elle le sent trop près, elle lui lance des « mais vous m’avez dit que vous me respecteriez », et c’est bien ce qu’il fait.

Capture d’écran Blu-Ray © Powerhouse

Il exprime ses fantasmes avec force démonstration – des mots, encore des mots, lancés, gênants, presque obscènes –, mais jamais ne cherchera à aller plus loin, au point que les craintes de l’héroïne s’en trouvent incroyablement déjouées… son attente, aussi. Ça n’est pas ce qu’elle avait imaginé. Elle est pathétique, cette incapacité d’Hoffman, le maître de cette supercherie, à prononcer le prénom de sa «recluse » qu’il ne cesse d’appeler Miss Smith, finissant d’ailleurs par la vexer, la jeune femme ayant sans doute imaginé qu’en la faisant venir ici, il la traiterait avec moins de distance protocolaire qu’une secrétaire. Paradoxe surprenant d’une Janet qui craint le pire et se retrouve avec un manque, un désir de chaleur. Elle finit par s’étonner qu’il ne cherche pas à l’embrasser, s’en offusque même comme s’il manquait de délicatesse. « Vous voulez vraiment que je vous déteste », venant elle-même réclamer la tendresse de celui que l’idée du geste déplacé paralyse.

Capture d’écran Blu-Ray © Powerhouse

Janet découvrira donc un visage livré à des milliers d’années de solitude au point de déconstruire elle-même son fonctionnement social, et de se prendre non pas de pitié mais d’une profonde empathie pour lui, de compassion, d’une saveur inédite. Un singulier quotidien, un indéfinissable attachement s’installe entre les deux au point qu’elle y prenne goût, s’entendant même rêver la couleur des papiers peints de la maison qu’il vient d’acheter et l’emmène visiter. Cette complicité jamais avouée n’en demeure pas moins instable, prête à tout moment à s’évanouir.

Capture d’écran Blu-Ray © Powerhouse

Imperceptiblement, graduellement l’atmosphère d’Hoffman abandonne l’anxiété pour aller vers une drôle de douceur excentrique. Alvin Rakoff impose une mise en scène particulièrement efficace, subtile dans la gradation de son ambiance, et surtout échappant malgré la quasi unité de lieu à l’écueil du théâtral. Passé la menace originelle, le huis-clos s’ouvre à la lumière, entre absurdité et goût de liberté à l’image de la perception changeante de Miss Smith.

Hoffman épouse intégralement son point de vue. Sinéad Cusack est saisissante de justesse, héroïne complexe à la grâce presque enfantine, perdue dans les tourbillons de sa jeunesse et les contradictions de son ressenti. Faire l’apprentissage de cette « folie » c’est l’apprivoiser. Hoffman fait naître l’harmonie de la dissonance, trouvant la note qui va les réunir, une note atypique hors des conventions sociales qui n’appartiendra qu’à eux. Il n’est pas fortuit que l’un des moments clés du film les voit entamer un duo au piano où chacun semble enfin à sa place. Dès lors, les rares et furtifs moments sensuels n’en apparaissent que plus intensément, un baiser volé dans le cou, ou elle, se dévêtant pudiquement sous les draps alors qu’il est endormi, pour assouvir son fantasme ; celui de se réveiller un jour auprès d’une belle femme nue. Vision dénuée de toute teneur érotique dans laquelle le regard de Peter Sellers est juste celui d’un homme bouleversé.

Capture d’écran Blu-Ray © Powerhouse

Peter Sellers nourrit Mr. Hoffman de lui-même, sans auto-complaisance, moins en jouant qu’en étant littéralement Hoffman, qui faisait parfois presque figure de double. Il se prit sans doute d’ailleurs un peu trop au jeu autobiographique, le tournage s’apparentant à une psychanalyse inconsciente lui tendant un miroir ; l’acteur détesta le film, cherchant en vain à faire détruire tous les négatifs du film et y entama une de ses nombreuses dépressions. Lui dont le rapport aux femmes était si maladif, à la fois obsessionnel et mélancolique, entre séduction permanente et mal-être, n’aura sans doute pas supporté de s’y observer de si près.

Technique et suppléments :
Powerhouse nous propose une très belle copie tirée de la restauration 4K du négatif original. Concernant les suppléments, Alvin Rakoff commente une sélection de scènes du film (2022, 25 min). Dans Strange Relationship (2022, 22 mins), le cinéaste se souvient à la fois du personnage troublant d’Hoffman et de son amitié avec Peter Sellers.  Dans  An Underexposed Film (2022, 28 mins), Eddie Collins, qui travaillait à la mise au point sur Hoffman raconte un tournage mouvementé.  C’est ensuite au tour du dessinateur Terry Ackland-Snow d’évoquer les décors du film (Home Improvements, 2022, 6 mins). Enfin, la bande annonce cinéma est commentée par Larry Karaszewski (2020, 4 min). Suivent la galeries d’images, de photos du tournage, mais également la reproduction du scénario du tournage. Enfin le livret de 36 pages contient un texte de John Rain, des entretiens d’époque avec Peter Sellers et Sinéad Cusack, un texte autour du travail d’Ernest Gébler sur Hoffman pour lequel il adapte ici son propre roman. On termine avec un aperçu des critiques de l’époque. Encore une sacrée belle découverte que ce très étrange, très beau, très déstabilisant et hors-norme Hoffman avec un duo Sellers/Cusack inoubliable, qui s’il n’est pas franchement amoureux finit bien par y ressembler.
Disponible en Blu-Ray chez Powerhouse

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