(Article préalablement publié en avril 2009)

Le dernier album d’Archive est un monstre, peut-être le plus accompli du groupe tant il synthétise tout son travail passé, présent et sans doute à venir : le trip hop des débuts, la pop chiadée de l’après, ce rock planant et hypnotique rongé par une explosivité de tous les instants, ce son gavé d’influences mais singulier.

Fait notable à l’heure des albums téléchargeables avec le moins de morceaux possibles ou presque, 78 minutes ici au fil des 13 morceaux. 4 pavés sur ce long et dense album, 3 morceaux oscillant entre 7 et 9 minutes auxquels il faut ajouter la pavasse inaugurale. Car cet album c’est en premier lieu le morceau éponyme placé en ouverture, « Controlling Crowds » :

Plus de 10 minutes au compteur et toujours ce talent fou pour triturer au scalpel machines de métal et instruments de bois afin d’y dessiner un paysage urbain décharné, une friche industrielle éclairée par un ciel crépusculaire couleur rouge incendie, un paysage où les femmes et les hommes qui errent ça et là sont réduits à leurs simples ombres.

Ici le versant lancinant des morceaux de bravoure du groupe est porté bien haut (moins toutefois qu’avec l’inatteignable « Again »), porté qui plus est par un relatif « groove » exacerbé qu’il est par le synthétisme de la rythmique.

Une image de la ville au Tchernobyl au printemps, voilà d’ailleurs une métaphore possible de la musique d’Archive. Quelques soubresauts d’un hiver nucléaire certes, mais un hiver où la nature serait plus forte que tout finalement puisqu’une ruine hostile peut en effet devenir un fascinant spectacle quand elle est éclairée à la lumière naturelle d’une saison. Éternel recommencement, cycle immuable de la vie, des hommes comme des entités plurielles, un rock band par exemple, Archive peut-être.

Éternel recommencement en effet ici tant cet album fait penser à un condensé de tout le savoir-faire du groupe, un océan de tous leurs possibles. Des sonorités trip-hop retrouvent ainsi la lumière (blafarde) du jour sur quelques pistes du disque (« Bastarded ink » par exemple). Le flow d’un rappeur posé sur des nappes quasi-planantes, à l’ancienne donc, quand Archive rivalisait avec Massive Attack et Alpha dans la catégorie reine, le lancinant majestueux. Rap ou downtempo certes mais toujours avec ce sentiment de fournaise sonore qui prédomine, qui lisse toutes les disparités pour présenter un seul et même écrin que cela soit dans le rock hautement planant ou ce flow alangui.

Des fragrances également du second album du groupe, «Take my head», projet avec chanteuse pop visant à faire d’Archive la crème de la crème de cette veine pop grandiloquente (ah ce «Well know sinner», ah ce «Brother», ah ce «Take my head» aussi et déjà ces guitares hargneuses qu’on retrouverait par la suite). Une voix féminine donc lovée sur des mélodies poppisantes et immédiates mais une voix filtrée ou un son de synthé plaintif (LE son de synthé du groupe, sang circulant dans tout ce corps musical et sur tous les albums) qui rendent caduques toute velléité de pompiérisme ou de facilité. C’est par exemple «Whore» et ces mots répétés ad lib « You’re a whore, nothing more ».

Et puis le reste bien sur, ces mélodies blafardes, cette voix de traine qui veut en découdre avec le monde entier mais dont l’envergure ne dépasse guère l’avant-bras, ces synthés préhistoriques et basiques, cette ambiance oppressante mais belle, donnant l’impression d’une retenue difficile peu avant d’exploser par instants, cette belle musique.

Le single «Bullets » évoque sans le singer le travail d’Unkle, le passionnant projet de James Lavelle et on se dit en effet que la connexion est évidente. Ici par exemple un gimmick de piano minimaliste est mis en boucle et va servir de défouloir à une voix qui trépigne avant d’exploser et tout un ramassis de sons qui étaient déjà eux-mêmes dans les starting-blocks.

Unkle en effet comme par exemple sur «Chaos», son crescendo céleste, un havre de paix version Archive, c’est-à-dire traitant de la riante ville du Havre, ses reconstructions d’après-guerre et sa mélancolie poisseuse ontologique et non un quelconque refuge buccolique et apaisé. Des sonorités et des constructions proches entre ces deux diamants de groupe même si la verticalité d’Unkle (ces couches de son mises les unes sur les autres, ce son synthétique et artificielle qui émeut) s’oppose à l’horizontalité d’Archive (cette hauteur d’homme, cette chair et ce sang qui s’expriment et circulent).

Unkle un peu encore sur «Dangervisit», ces images qui s’imposent à nous comme une apparition quasi-divine : cette route linéaire, sans zone d’échappement ni voie mitoyenne, cette ligne droite semblant sans fin, ce conducteur qui se retourne l’air exalté et nous dit quelque chose, comme une urgence puisqu’il ne prête aucune attention à la route qui défile pourtant à vive allure. L’impression d’une justification saccadée, secouée de spasmes respiratoires tant la respiration cède devant les coups de boutoir verbaux. On situe l’heure de l’impact aux alentours des 2’’30, la chanson faisant alors des tonneaux durant 1 bonne minutes avant de s’immobiliser ensuite avec élégance sur quelques mesures : Michel Piccoli dans « Les Choses de la vie » de Sautet n’avait pas fait mieux, un ralenti à la fois haletant, virevoltant et hypnotique, chapeau bas. Un bref silence puis bien vite le carambolage, immense jeu de massacre qui perdure jusqu’à la fin du morceau, nonobstant quelques secondes finales qui se focalisent sur l’agonie d’un enjoliveur, échappé de sa carrosserie et errant au gré de la pente et de la vitesse avant de rouler sur lui-même puis de s’arrêter enfin. Grand moment de l’album, grand moment tout court.

Unkle et Archive, deux expressions sublimes d’une même pop post-moderne, « pop moderne » peut-être tout simplement, cette synthèse achevée (mais mutante) d’un rock pop/psyché/trip hop avec deux subitlités distinctes, la new wave poisseuse d’Unkle et le rock planant Floydien pour Archive, deux grands groupes d’aujourd’hui.

Controlling Crowds c’est le tour de force de ce printemps, c’est un pavé dans la mare musicale actuelle, c’est peut-être la voie royale qui nous fait entrer de plain-pied dans la prochaine décennie, par une savante synthèse entre la pop pachydermique des seventies, la hargne des guitares des eighties et les machines groovantes (Flying sampler attack ?) des nineties. Un chef d’œuvre, leur chef d’œuvre en tous les cas et il y a pourtant de la concurrence.

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