Kijû Yoshida – "Promesse" (DVD)

Copyright Carlotta films

Lorsque le plus bergmanien des cinéastes japonais aborde le thème de la vieillesse et de la disparition, il le fait avec un tel aplomb qu’il offre l’un des portraits les plus saisissants de la “mort au travail”. Crument. Sans artifice. La découverte de la mort de Tatsu Morimoto par la police, soupçonnant son mari Ryosaku d’avoir mis fin à ses jours, nous conduit quelques années en arrière dans la vie d’un vieux couple que le temps a rongé lentement et que la sénilité atteint progressivement. Certes, Yoshida n’a jamais brillé par un optimisme béat, mais, à l’opposé de Kurosawa qui dans ses dernières œuvres abordait la mort avec sérénité, sa vision reflète la peur et le désespoir, l’horreur de la fin de vie. Troublante coïncidence, ce sera cette même Sachiko Murase, la Tatsu de Promesse qui incarnera la magnifique vieille dame de Rhapsodie en Août cinq ans après. Ici, pas de recueillement, pas d’acceptation stoïque, mais un sentiment de panique croissant, de l’appréhension individuelle au cauchemar des chambres d’hôpital hantées par des séniles se chamaillant, ou répétant en riant à l’envi des « je veux mourir ». Le couple Morimoto vit ses dernières années d’amour fou dans une douleur intense, faite d’escarres, d’incontinence et de maladie d’Alzheimer. Ils retournent tous deux en enfance, perdent la mémoire, mais conservent intacts jusqu’au bout leurs sentiments sublimes et déchirants. Toute certitude s’évanouit dans l’angoisse de la dislocation.

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Le moi disparaît dans un brouillard ou la conscience de l’autre et de soi menace de s’éteindre d’un instant à l’autre, s’efface du monde, non pas dans une forme de sérénité, mais dans l’horrible conscience de sa dislocation. Tout n’est que souvenir pour les Morimoto. La vie est derrière eux. « Laisse moi mourir, je t’en prie » supplie Tatsu à son mari. Promesse aborde frontalement la dégradation des corps, le sentiment de dégénérescence inéluctable. Yoshida rend ouvertement hommage aux horloges sans aiguilles des Fraises Sauvages – autre grande œuvre sur le vieillissement, mais c’est plus encore de Cris et Chuchotements qu’on pourrait rapprocher Promesse. Il s’attache pareillement à observer la lenteur d’une agonie contaminant progressivement tout l’entourage, bouleversant son fonctionnement quotidien et mettant en évidence toutes les failles morales, les non-dits, le dysfonctionnement familial. Et pourtant, contrairement à Cris et Chuchotements qui plongeait dans une symbolique des couleurs partagées entre la flamboyance du rouge et la pureté du blanc jusque vers l’onirique, s’il n’exclut pas la métaphore, Promesse ne s’autorise aucun lyrisme ou sublimation, privilégiant une esthétique de l’épure, sombre et délavée, adaptée à un regard austère et désabusé. Dans cette société froide et aseptisée, ce vieux couple semble être le dernier rempart contre le matérialisme ambiant, garant d’une certaine spiritualité face à de nouvelles générations autocentrées, ayant perdu tout altruisme, toute générosité. Avec la disparition des grands parents s’éteindra l’univers de ceux qui vécurent la guerre, des paysans qui vivaient de leur terre, un ancien monde avec sa propre conception de la vie. Signe de cette rupture, le petit fils cynique et abject donne le ton lorsqu’il déclare l’inutilité de ses grands-parents, allant jusqu’à espérer en être débarrassé et proposant qu’on mette tous les anciens au même endroit puisqu’ils ne valent pas mieux que des animaux. Yoshida s’attaque à la place réservée au troisième âge dans la société japonaise, à ces vieillards abandonnés, comme dans cette scène poignante dans laquelle une vieille dame ayant perdu la raison, utilise un téléphone imaginaire pour appeler ses proches qui ne viennent plus lui rendre visite.

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Cependant Yoshida dépasse une approche purement subversive en approfondissant l’étude de ses personnages lisses en apparence mais révélant progressivement leur complexité, face à la dégradation de leurs proches, et se préparant à leur mort avec un irrépressible sentiment d’impuissance. Yoshida restitue la sensation de la douleur qu’on en soit l’objet ou le témoin. Ainsi est-on tout autant ébranlé par les pleurs de cette vieille dame que par le sentiment de torpeur, d’engourdissement, de vide des témoins de son agonie. Les mélodies minimalistes de Haruomi Hosono, compositeur de la musique du beau film d’animation Night on the Milky Way Railroad contribuent à imprégner Promesse d’une atmosphère flottante, liquide, comparable à ces moments de la vie non maîtrisés, qui plongent dans l’incertitude. En cela, Promesse comporte des scènes particulièrement troublantes dans lesquelles Yoshida ne cesse d’interpeler notre propre rapport au corps et à la mort, au corps même de la mort. Lorsque le fils nettoie sa mère, et s’arrête sur ses seins, incapable de bouger la main puis que retrouvant quelques heures plus tard sa maîtresse, il reste prostré face à une autre nudité, Yoshida exploite ce rapport perturbant au charnel, de la mère à l’amante, de la peau de la sexualité à la chair malade. Tant d’éléments à priori contradictoires qui appartiennent pourtant tous à la vie : le sexe, la jouissance, la mort, la beauté, l’usure, la sensualité ….

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Les Morimoto renvoient à leurs enfants l’image de leur future disparition, de leur flétrissement à venir, et de notre fin à tous. Yoshida travaille cette dichotomie entre le début et la fin, le déclin et la jeunesse, et à l’heure ou le vieillard redevient enfant, la fin se rapproche du début : Ryosaku prend Tatsu dans ses bras comme un bébé, tout comme le fils portera sa mère, comme l’aurait fait un père. L’écrivain Marcel Schwob, dans la nouvelle Les milésiennes emploiera l’allégorie du miroir pour illustrer cette boucle de la vie, un miroir dans lequel les jeunes filles voient leurs années à venir et, se refusant à accepter leur sort préfèrent se suicider. On y retrouve d’ailleurs ce même rapport au charnel des deux âges, si saisissant chez Yoshida :
« La première des Milésiennes s’avança vers l’immense miroir, souriante, et se dévêtit. Le voile attaché sur l’épaule tomba, puis le pli du sein, et la ceinture azurée qui retenait la gorge : son corps parut dans sa splendeur. (…). Mais la jeune fille, les yeux horriblement dilatés, pleura un cri de bête épouvantée. Elle s’enfuit, et on entendit le bruit de ses pieds nus sur les dalles. (….) Et la seconde qui se mira contempla la surface polie et poussa le même gémissement sur sa nudité. Et lorsqu’elle eut remonté, dans son égarement, les marches du temple, les plaintes lointaines firent connaître encore qu’elle s’était pendue sous la lueur froide de la lune. Le jeune garçon se plaça exactement derrière la troisième, et son regard alla avec le regard de la Milésienne, et le cri d’horreur jaillit de ses lèvres en même temps. Car l’image du miroir sinistre était déformée dans le sens naturel des choses. Semblable à elle-même dans ce miroir, la Milésienne se voyait le front parcouru de plis, les paupières coupées, la taie de la vieillesse sur les yeux suintants de la chassie, les oreilles molles, les joues en poches, les narines roussies et poilues, le menton graisseux et divisé, les épaules creusées de trous, les seins fanés et leurs boutons éteints, le ventre tombé vers la terre, les cuisses rissolées, les genoux aplatis, les jambes marquées de tendons, les pieds gonflés de nœuds. L’image n’avait plus de cheveux, et sous la peau de la tête couraient des veines bleues opaques. Ses mains qui se tendaient paraissaient de corne et les ongles couleur de plomb. Ainsi le miroir présentait à la vierge Milésienne le spectacle de ce que lui réservait la vie. Et dans les traits de l’image elle retrouvait tous les indices de ressemblance, le mouvement du front et la ligne du nez et l’arc de la bouche et l’écartement des seins, et la couleur des yeux surtout, qui donne le sens de la pensée profonde. ».
C’est dans le miroir d’eau d’une bassine que l’on découvrira Tatsu, ce même récipient dans lequel, trouvant le courage de se maquiller comme une petite fille, elle regardait chaque matin son visage vieilli. Cette image liquide et mouvante du temps révolu, de l’absolu irrattrapable, la met face à elle même, face à sa vie achevée. Elle referme le cercle en se noyant dans son propre reflet.

Le très beau master restitue tout en nuance l’atmosphère entre flottement et asphyxie de Promesse. En guise de bonus un passionnant entretien avec Yoshida constitue une parfaite grille d’approche de son œuvre, permettant de sonder plus profondément ses obsessions. Il y analyse avec une grande acuité la singularité d’un cinéma dont la recherche formelle s’intègre dans une démarche de métamorphose de l’idée. Yoshida s’impose définitivement comme un cinéaste hanté par la réalité, dont toute l’œuvre repose justement sur une recherche de sa traduction. Il est particulièrement fascinant de l’entendre évoquer son désir de parvenir à l’essence du réel, cette matière évanescente et mobile, impossible à capter, que l’image tente toujours en vain de saisir au vol.

Promesse (Japon, 1986) de Yoshishige Yoshida, avec Rentaro Mikuni, Sachiko Murase, Choichiro Kawarazaki
Edité par Carlotta

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