Une grenade à fragmentation dans un étui de velours, tel apparaît The Underside of Power, le deuxième album abrasif jusqu’à en devenir obliquement sensuel d’Algiers, un trio élargi aujourd’hui en quatuor grâce à l’intégration du batteur Matt Tong, dont le noyau dur est composé du chanteur et guitariste Franklin Fisher, du bassiste Ryan Mahan et du guitariste Lee Tesche.

On sait depuis leur disque éponyme paru en 2015 que ces musiciens originaires d’Atlanta ne font pas précisément dans la bluette sucrée et vaporeuse ; les textes de cette nouvelle réalisation, tout aussi engagés et cinglants que ceux de la précédente, dénonçant tour à tour les violences faites aux Noirs, en particulier dans Cleveland et sa liste de noms de victimes dressée comme un mémorial, et le pouvoir exercé de façon avide et aveugle (le glaçant Walk like a Panther d’ouverture débutant par un extrait d’un discours du Black Panther Fred Hampton et la chanson-titre The Underside of Power, vague d’énergie tellement intense qu’elle vous fait danser et vous suffoque en même temps), soulignant le nécessité de faire mémoire (Cry of the Martyrs, implacable gospel) et de ne rien lâcher face aux discours de haine (Death March) et aux acquiescements complices devant l’inqualifiable (le déluge sonique d’Animals aux transparentes allusions à Donald Trump), ont gagné en fermeté et en concision ; durcis au feu de la révolte qui embrase la presque totalité des titres, ils sont devenus des lames qui brillent d’un éclat dur et menaçant, des armes dont chaque phrase décochée comme une flèche voit sa pointe acérée se ficher impitoyablement dans l’âme de l’auditeur.

The Underside of Power continue à creuser le sillon d’une fusion entre la glace de rythmiques souvent imperturbablement motoriques, d’atmosphères traversées d’éclairs métalliques barbelés, déchiquetés, d’une noirceur étouffante réminiscentes d’un post-punk fortement mâtiné d’industriel et la chaleur toute en séduction et en félinité de la soul apportée notamment par la voix de Franklin Fischer, tantôt imprécateur, tantôt caressant, mais absolument crédible dans l’une et l’autre incarnation, une voix noire sur du bruit blanc. Pour coproduire l’album, Algiers s’est cette fois-ci tourné vers deux sorciers du son de Bristol, Ali Chant et et Adrian Utley ; ce dernier est bien connu en sa qualité de membre de Portishead et le moins que l’on puisse dire est que cette patte bristolienne est ici omniprésente, parfois jusqu’à la quasi citation, comme dans une des rares chansons plus calmes mais pas du tout apaisée du disque, cette Mme Rieux en référence directe à La Peste d’Albert Camus, au point de servir à la fois de liant et de comburant à une réalisation qui frappe par sa cohérence tant formelle qu’intellectuelle.

Par la solidité de ses compositions, l’inventivité de ses expérimentations sonores (l’arsenal instrumental, naturel ou préparé, déployé par le groupe est assez impressionnant) et son éloquence embrasée, The Underside of Power représente pour Algiers un indiscutable changement de dimension qui le fait dépasser le stade des espoirs pour le catapulter brillamment dans la catégorie des musiciens appelés, si leur processus de maturation se poursuit, à marquer leur époque. Cet album écorché vif, d’une densité parfois affolante, exigeant mais terriblement gratifiant pour l’auditeur qui accepte de s’y plonger quitte à encaisser quelques coups, est un brûlot aux incandescences de phare.

 

Algiers, The Underside of Power, 1 CD / 1 LP Matador Records

A propos de Jean-Christophe PUCEK

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