Massimo Carlotto – « A la fin d’un jour ennuyeux »

Parfois, la fiction en dit plus sur l’atmosphère d’une société que des milliers de pages écrites par des professeurs émérites de sociologie. A la fin d’un jour ennuyeux peut aisément se ranger dans cette catégorie. En effet, à l’heure où un ancien président du Conseil des ministres, Silvio Berlusconi, se voit reprocher des faits comme «encouragement de mineures à la prostitution», le polar de Massimo Carlotto tombe à point nommé. Comme le résumait l’auteur, dans un entretien : « Je préfère raconter le coté obscur mais gagnant du monde dans lequel nous vivons ».

Le parcours atypique de son auteur est également révélateur des soubresauts de l’Italie contemporaine. Ancien militant politique, il fut, d’abord accusé d’homicide puis sauvé par la grâce présidentielle en 1993, soit quinze ans après les faits. Durant ces années où il échappa à la justice de son pays, il vécut en exil au Mexique avant d’être capturé et renvoyé en Italie à la fin des années 80.Ses livres portent les stigmates, non pas d’une quelconque rancune, mais davantage d’une noirceur persistante dans son écriture. Sur un rythme endiablé, à la manière d’un scénario de Martin Scorsese, son récit ne laisse pas de place à la contemplation. Les actions s’enchaînent, les personnages tranchent sans états d’âme. Massimo Carlotto se plait à mettre en scène le cynisme de ses personnages. Leur désenchantement du monde est manifeste. Ils cherchent à accroître leur pouvoir, asseoir leur domination en utilisant tous les moyens.

 Au centre de son intrigue se trouve Giorgio Pellegrini, déjà présent dans son précédent livre Arrivederci Amore. L’avocat et député Brianese lui avait permis d’éviter les foudres de la justice. Il est désormais patron d’un restaurant particulièrement accueillant avec tous les hommes plus ou moins véreux de la ville. Pour s’attirer leurs grâces, il n’hésite pas à monter un réseau de prostitution afin de « fidéliser » ses convives. Tout semble aller pour le mieux dans le pire des mondes pour Pelligrini. Brianese, lui, a pignon sur rue dans ce restaurant. Il ambitionne de devenir ministre et organise des soirées privées avec des industriels acquis à sa cause. Néanmoins, un différend financier entre les deux hommes va précipiter leur brouille. A l’origine, l’évaporation d’une somme d’argent confiée par Pelligrini. Dès lors, ce dernier prend la mouche et va tenter de les récupérer par tous les moyens. «Je suis la variable folle de votre système de merde, et je vous assure que je me suis limité à vous donner une très petite démonstration de mes capacités professionnelles sur le terrain de la violence»  Pelligrini ne veut pas rompre les liens, seulement se venger, récupérer son honneur, et son argent. Héros d’un monde en décomposition morale, il va user de tous les stratèges pour tenter d’arriver à ses fins.

Sans état d’âme, il se sert des individus et s’en débarrasse une fois leur mission terminée. Il en est ainsi avec les prostitués recrutées pour quelques mois puis vendues le double à des truands maltais. «Un spectacle vraiment déchirant, qui réjouissait surtout les acheteurs, lesquels souriaient d’aise et tendaient la main en goûtant à l’avance le plaisir du viol. En outre, ils étaient de la vieille école, fermement convaincus qu’une fois qu’elle avait essayé l’enfer, une putain prenait ses clients pour des anges du paradis.». Le récit met en scène ces personnages dans un jeu de domination où les règles sont absentes pour laisser place à l’instinct pernicieux du héros. Dans ce jeu de rôles, les femmes sont particulièrement soumises aux aléas de ses humeurs. Outre les prostitués, il exerce sur sa femme un pouvoir sans égal la conduisant à se soumettre à ses lubies. Comble du vice, il choisit pour maîtresse sa meilleure amie…

Le récit de Massimo Carlotto évolue dans un monde où ses personnages, rongés par le vice, n’ont pas de salut possible. Le pire étant peut-être leur absence totale de considération pour autrui. Chez Dostoïevski, le crime pousse à la folie ses personnages. Tôt ou tard, leur conscience resurgit et ainsi les rattache, malgré tout, à une certaine Humanité. Ces considérations n’ont pas cours chez Pelligrini. Bien au contraire, le crime et le vice paient et servent ses intérêts. Doit-on y voir le reflet d’une époque ?

Malgré son antipathie manifeste, Pelligrini peut, par certains côtés, paraître attachant. En effet, sa pugnacité dans sa quête révèle une certaine forme de courage rendant le récit de Massimo Carlotto captivant pour le lecteur.  

A la fin d’un jour ennuyeux
un roman de Massimo Carlotto
Aux Editions Metailié

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