Oblomov, stéréotype de l’homme superflu par excellence tel que campé par Guillaume Gallienne et sous la direction de Volodia Serre : de la bien belle ouvrage.
 

 
Publié en 1859, Oblomov, roman emblématique de la littérature russe, raconte l’histoire d’Ilya Illitch Oblomov, propriétaire terrien de Saint-Pétersbourg. Paresseux, insupportable, aboulique autant qu’apathique, Ilya ne quitte plus depuis des années son canapé, n’ayant de cesse de remettre au lendemain les tâches qui lui incombent. Acariâtre et d’une mauvaise foi constante, il partage son appartement avec le pauvre Zakhar, son dévoué et bonhomme serviteur plus que bonne pâte et cible indéfectible de sa mauvaise humeur. Véritable évocation de l’Oblomovisme (néologisme que son auteur Gontcharov utilise tout au long du roman) dont il lança la mode, le roman d’Ivan Gontharov est une ode à la paresse sans concessions, tout à la fois drôle et touchante.

 


(c) Brigitte Enguerrand

« OBLOMOV_ Eh bien, quoi d’autre ?… C’est tout !… Les invités regagnent les pavillons, les chambres d’amis ; le lendemain, chacun mène sa vie : quelqu’un va à la pêche, l’autre à la chasse, un autre, enfin, reste, comme ça, sans rien faire…
STOLZ_ Comme ça, sans rien dans les mains ? Et toute la vie pareil ?
OBLOMOV_ Jusqu’aux cheveux blancs, jusqu’à la tombe. Ça, c’est la vie !
STOLZ_ Non, ce n’est pas la vie.
OBLOMOV_ Comment ce n’est pas la vie ? Et qu’est-ce que c’est, d’après toi ?
STOLZ_ C’est… C’est… je ne sais pas… de l’oblomovisme.
OBLOMOV_ De l’o-blo-mo-visme ?… O-blo-mo-visme… Mais où est-il, d’après toi, l’idéal de la vie ? Qu’est-ce qui n’est pas de l’oblomovisme? Les gens ne cherchent-ils pas tous à atteindre ce à quoi je rêve ? Mais enfin, quoi, le but de toutes vos courses, de vos passions, de vos guerres, de vos commerces et de votre politique n’est -il pas de se construire le repos, n’est-ce donc pas un élan vers cet idéal du paradis perdu ?
STOLZ_ Même l’utopie, chez toi, elle est oblomoviste.
OBLOMOV_ Tout le monde cherche le repos et la tranquillité.
STOLZ_ Non, pas tout le monde, et, toi-même, il y a dix ans, ce n’était pas ça que tu recherchais dans la vie.
OBLOMOV_
Qu’est-ce donc que je recherchais ?
STOLZ_ Où sont passés ces rêves de «servir la Russie, jusqu’à nos dernières forces, car la Russie a besoin de bras et de têtes pour faire fructifier ses inépuisables richesses» (je te cite).
«La vie entière n’est que pensée et travail, un travail même anonyme et obscur, mais incessant,oui, mourir avec la conscience d’avoir accompli sa tâche. », Oblomov, Gontcharov, adaptation de Volodia Serre.
 

Volodia Serre (c) Sarah Robine Légende Photo
 
De nombreuses fois monté au théâtre, le roman de Gontcharov s’avère un matériau pertinent pour la scène tant ses dialogues, ciselés, font mouche à chaque instant et c’est au jeune metteur en scène Volodia Serre, fidèle défenseur du répertoire russe, de s’y coller. Outre l’adaptation même du texte, sa mise en scène s’avère également intelligente. Racé, précis et d’une finesse indéniable, son travail rigoureux transparaît à chaque moment et fait de cet Oblomov-là une réussite certaine dénuée de toutes prétentions. Découpé en trois temps, ceux de « l’homme couché », de « l’homme debout » puis de « l’homme flottant », l’Oblomov "version Serre" reprend la trame narrative du roman qui débute par l’apathie d’un personnage avachi sur sa méridienne avant l’arrivée tempétueuse du fidèle Stoltz (Sébastien Poudouroux), se poursuit ensuite avec la rencontre d’Olga, jeune femme délicate et passionnée et se clôt sur la retraite campagnarde du héros. Si la première partie convainc le plus, le dialogue amoureux avec Olga reste un moment magnifique d’une tendresse très juste, exsangue de toute mièvrerie même si le jeu quelque peu raide de Marie-Sophie Ferdane lui enlève les quelques rondeurs romantiques du roman.
 
Mais c’est surtout à Guillaume Gallienne que revient tout le mérite : portant sur ses épaules de bout en bout la pièce, il s’avère d’une justesse sans égal dans son interprétation, insufflant à son personnage une candeur et une innocence bienvenues qui rendent Oblomov véritablement touchant là où il aurait certainement fini par taper sur les nerfs trois heures durant. Sans être cabotin, le comédien campe le paresseux Oblomov avec justesse et tendresse : couché sur son divan, exalté par la belle Olga ou bien encore résigné à la banalité de l’existence, Gallienne distille à son personnage une humanité magnifique que le dénouement de la pièce rend émouvant. Ainsi fait, il donne à réfléchir sur le sens de la vie et la place à donner à la paresse, retranscrivant toute l’ambigüité de la réflexion de l’auteur russe à merveille.

« […] « À quoi bon tous ces cahiers dévorant toute cette encre, tout ce papier ? À quoi bon les manuels ? A quoi bon ces cinq ou six années de claustration ? Et toutes ces sévérités, ces pensums, ces défenses de courir, de jouer, de s’amuser, sous prétexte que ce n’était pas le moment, qu’il fallait encore travailler ! Quand donc prendre le temps de vivre ?" se disait-il sans arrêt. », Oblomov, Gontcharov.
 

(c) Christophe Raynaud de Lage
 
Notons également l’excellent travail de Marc Lainé dont nous avions déjà remarqué les mises en scène (du génial Break Your Leg au plus accessible Memories from the Missing Room). Reprenant dans la première partie les investigations de son précédent spectacle avec le groupe Moriarty (en en revisitant notamment l’appartement avec fenêtre à cour et les projections murales), le scénographe s’affranchit de l’espace restreint de la chambre en y insérant une forêt puis des dépendances, utilisant l’appartement amovible comme structure de base. Si ce procédé renforce le sentiment d’avoir affaire à deux parties bien distinctes et crée un certain déséquilibre maladroit entre elles, il souligne pourtant le changement d’état d’esprit dont fait preuve le héros en s’ouvrant aux autres et à l’amour. Ainsi passe-t-on d’une ambiance sombre et très personnelle ponctuée par les rêves d’Oblomov, à celle plus champêtre et festive d’une maison de campagne éclairée et pleine de vie. Ce faisant, le scénographe renforce le propos du roman en créant une analogie entre le personnage et son environnement, analogie qui s’avère aussi astucieuse que discrète.

Réunissant tout à la fois le talent d’un comédien hors pair à ceux d’un metteur en scène précis et d’un scénographe inventif, Oblomov est une réussite à ne pas manquer.

A découvrir jusqu’au 9 juin au Théâtre du Vieux Colombier à la Comédie Française.

Équipe artistique :
Adaptation : Volodia Serre
Traduction : André Markowicz
Mise en scène : Volodia Serre
Assistante à la mise en scène : Pamela Ravassard
Scénographie : Marc Lainé
Vidéo : Thomas Rathier
Costumes : Hanna Sjödin
Lumières : Kévin Briard
Réalisation sonore : Frédéric Minière

A propos de Alban Orsini

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