"Contractions", m.e.s. Mélanie Leray, au Théâtre de la Ville

Description impitoyable autant qu’effroyable du monde de l’entreprise, Contractions est la petite claque qui fait du bien là où ça fait mal.

 
La Responsable reçoit Emma dans une grande salle de réunion au cours d’un entretien de routine. C’est une chose qui se fait souvent en entreprise. C’est très banal et ça n’implique pas grand-chose. Ces échanges sont l’occasion de simples et amicales discussions, de petits papotages triviaux histoire de savoir si tout va bien, histoire de savoir si Emma s’intègre bien, histoire de voir si Emma a bien compris le règlement intérieur et si elle le suit à la lettre comme tout bon employé se doit de le faire. La Responsable est bienveillante et si ses questions sont parfois "un peu" intrusives, ce n’est, bien sûr, que pour le bien du Groupe. Emma n’est pas forcée d’y répondre, non, elle fait comme elle veut, mais ça serait tout de même mieux pour Le Groupe qu’elle le fasse. Et qu’elle ne mente pas, hein, ça pourrait une nouvelle fois desservir Le Groupe, et Emma n’aimerait sans doute pas ça, desservir Le Groupe… Au fil des entretiens, les questions se font de plus en plus personnelles, jusqu’à ce que La Responsable, manipulatrice et machiavélique, ne parvienne à tenir la vie d’Emma entre ses mains en découvrant la relation que la jeune employée entretient avec  un autre salarié, Darren, ce qui va à l’encontre du règlement…

 


(c) Christian Berthelot
 
« LA MANAGER.- Qu’avez-vous pensé de l’acte sexuel ?
EMMA.- Je vous demande pardon ?
LA MANAGER.- L’acte sexuel. Comment le décririez-vous ? Est-ce que c’était bien ?
EMMA.- Je n’ai pas à vous dire ça.
LA MANAGER.- C’est important que nous sachions quel type de relation vous avez. Une relation amoureuse avec peu ou pas de sexe crée une dynamique de bureau totalement différente d’une relation entre deux collègues ayant une vie sexuelle satisfaisante et régulière. Donc il est important pour nous de savoir comment c’était.
EMMA.- Mais je n’ai pas à vous le dire ?
LA MANAGER.- Non. Si nous n’avons pas les faits, nous nous appuierons sur des estimations. Des hypothèses. Préférez-vous que j’émette des hypothèses ?
EMMA.- C’était bien.
LA MANAGER.- Bon. Darren a dit « excellent ».Peut-on s’entendre sur, disons, « très bien » ?
EMMA.- D’accord », Mike Bartlett, Contractions.
 
Allégorie du monde du travail et de la vie en entreprise, Contractions de Mike Bartlett dresse le portrait d’une société gangrénée par l’omnipotence des entreprises et leurs désirs de performance. Allant jusqu’à autoriser le contrôle de la vie privée de ses salariés, Le Groupe donne plein pouvoir à La Responsable pour manipuler, à grand renfort d’insinuations et de non-dits, son employée, quitte à dépasser allégrement les limites en usant de techniques oppressives et discriminatoires.
 

(c) Christian Berthelot
 
À partir de ce texte acéré qui n’est pas sans rappeler le Push Up de Roland Schimmelpfennig, la jeune metteure en scène Mélanie Leray tisse un huis clos délétère à l’ambiance contemporaine glaciale. Utilisant une scénographie à la fois simple et ingénieuse qui reprend l’esthétique d’une salle de réunion sans personnalité à laquelle elle ajoute de manière sporadique quelques captations vidéo censées évoquer, entre autres, la vidéosurveillance de l’entreprise, la metteure en scène crée un univers glauque qui participe de manière pertinente à l’impression d’étouffement que ressent Emma à mesure que le piège se referme sur elle. Ce sentiment de claustrophobie est asticieusement renforcé par les gros plans retroprojetés du visage d’Emma, la caméra devenant en quelque sorte l’œil accusateur de La Responsable autant que celui du spectateur qui se retrouve dans la position d’un témoin impuissant.
 

(c) Alban Orsini
 
À ce titre, Mélanie Leray réussit un travail remarquable et précis sur la gestuelle de ses personnages, reprenant à son compte la communication non verbale si chère au monde de l’entreprise qu’elle place au centre de la pièce de manière insidieuse autant que discrète. Une nouvelle fois, le spectateur et La Responsable partagent ce même point de vue qui consiste à épier les moindres mouvements révélateurs de la jeune employée : qu’elle croise les bras, on se dira qu’elle ment, qu’elle tremble ou vacille imperceptiblement, on se dira que le point touché est sensible. C’est ce regard pervers que Mélanie Leray donne au spectateur qui finit, témoin impuissant d’une situation inextricable, par ne pouvoir que constater l’évolution de l’état d’esprit que la jeune employée exprime par ses gestes inconsciemment.
 

(c) Christian Berthelot
 
La gestuelle de La Responsable n’est pas en reste et évolue elle aussi constamment : d’un comportement très réaliste de manager charismatique et intimidant (croisements de jambe, pauses étudiées…)  se substitue celui, plus allégorique, d’un personnage inquiétant qui, à la façon d’un succube, ricane et exulte telle la méchante reine de Blanche Neige, tirant l’ensemble de la pièce dans une métaphore plus manichéenne et symbolique de deux mondes qui s’affrontent.
 
De cette joute monstrueuse, se dessinent deux comédiennes efficaces au jeu très serré : on suit la comme noyade de Marie Denarnaud avec empathie et impuissance et on se prend à adorer détester l’affreuse et froide Elina Löwensohn, perverse à souhait avec son visage impassible.
 

(c) Chhristian Berthelot
 
Et, au moment où l’on se dit que le spectacle perd un peu en rythme et qu’il mériterait un certain resserrage tandis que la situation verse dans l’abomination la plus totale, il s’est produit, le soir de la représentation à laquelle nous avons assisté, un instant de grâce que seul le théâtre peut donner et qui tient dans une simple trace non volontaire de maquillage : alors que The XX chantent leur titre Infinity, la pièce se termine dans un regard, celui, magnifique, de La Responsable qui se livre enfin véritablement pour la première fois face caméra, révélant un final magnifique et très efficace, le sourire se dessine alors et se cristallise dans la vulnérabilité de larmes et dans cette trace de rouge à lèvres sur les dents de la comédienne, trace qui dans un sens, donne tout son poids au texte de Mike Bartlett et qui résume toute la pièce en un instant fugace et magique.
 
Une pièce sobre et réussie.

A voir jusqu’au 1er juin au Théâtre de la Ville (Théâtre des Abbesses).

Avec le Soutien du Théâtre des Lucioles
traduction
Kelly Rivière
mise en scène
Mélanie Leray
assistée de
Rozenn Tregoat
scénographie & vidéo
David Bersanetti
assisté pour la vidéo de
Cyrille Leclercq
lumières
Ronan Cabon
son
Jérôme Leray
costumes
Laure Maheo
dramaturgie
Pascale Breton

avec
Marie Denarnaud,
Elina Löwensohn

 

A propos de Alban Orsini

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