Après avoir accompagné les pérégrinations de deux prostituées transsexuelles dans un quartier de Los Angeles, Sean Baker suit le quotidien des habitants d’un motel de la banlieue d’Orlando. À la lisière de la bouillonnante mégalopole californienne, et désormais aux abords de Disneyland, le cinéaste transforme l’espace en lieu clos et inscrit ses personnages dans un périmètre circonscrit aux frontières invisibles.

Dans The Florida Project, Sean Baker dépeint la même population qu’Andrea Arnold mais choisit de laisser partir le van d’American Honey pour rester auprès des habitants d’un établissement mauve bonbon, autrefois destiné aux touristes, et accueillant désormais les familles déshéritées d’une Amérique à l’arrêt. Avec la même volonté de rendre compte et préférant l’énergie vitale au pathos, il adopte le regard de sa jeune héroïne de six ans, Moonee, gamine insolente et débrouillarde dont les déambulations viennent rassembler dans une ronde chaotique les habitants du Magic Castle Motel.

Moonee vit avec sa jeune mère dont la principale préoccupation consiste à trouver de quoi tenir, se nourrir, payer le loyer, prendre un peu de bon temps. Comme pour les autres familles, toutes dans des situations similaires, sa vie se joue sur l’instant, le lendemain étant un autre jour. Quasiment libre de ses mouvements, entraînant dans son sillage d’autres enfants plus ou moins intrépides, Moonee semble se soustraire à toute fatalité en s’accordant encore le droit de rêver.

Aux couleurs orangées de Tangerine, The Florida Project oppose une palette contrastée dont les couleurs vives brillent sous le soleil de Floride. L’approche visuelle illustre la démarche bienveillante d’un cinéaste qui a choisi son camp, celui de l’empathie. Les formes rectilignes du motel, son inscription dans l’environnement, la proximité d’autres constructions similaires et de l’autoroute menant au parc d’attraction, barrant l’horizon, le lointain dessinant comme par mirage des banlieues plus opulentes, fournissent à la caméra une matière graphique qu’elle décide de magnifier là où d’autres auraient détourné le regard.

Au cœur du motel, seule incarnation adulte solide, le gérant impose une figure paternelle protectrice, parfois dure mais toujours juste. L’exceptionnelle composition de Willem Dafoe, une de plus, traduit l’engagement profond de l’acteur dans le projet. Sorte de Noé resté à quai, patriarche à lente démarche se débrouillant comme il peut pour que ses ouailles cohabitent et tiennent le coup, son personnage garde le cap et maintient à flot son arche abandonnée.

Parfaite dans le rôle de Moonee, Brooklynn Kimberly Prince a débuté dès l’âge de trois ans dans des spots publicitaires pour Disney. Découvrant ici l’envers du décor, elle impressionne par son énergie et la justesse de son jeu. Incarnant Halley, sa mère célibataire, Bria Vinaite traduit la fêlure de ces femmes à peine adultes dont la jeunesse a été sacrifiée par un quotidien qui les dépasse. Le reste du casting, principalement composé d’amateurs, apporte au récit la richesse documentaire qui l’a initié et confirme la volonté humaniste du cinéaste : « je voudrais que le spectateur s’attache aux personnages, à tel point qu’il ait envie de se précipiter sur son ordinateur pour voir sur internet combien de familles américaines vivent ainsi dans des motels. Ça, ce serait vraiment magique. »

Filmant un quotidien sans perspective détourné par le sentiment d’éternité d’enfants virevoltants et mal élevés, Sean Baker construit un récit vif, souvent drôle et profondément attachant qui s’assemble par collages successifs jusqu’à son final lumineux.

A propos de Pierre Guiho

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