« Dans mes quatorze films, j’ai essayé de débanaliser la vie. Lui donner d’autres couleurs pour mieux l’apprécier. J’ai imaginé des personnages, des petites gens pour la plupart, qui veulent échapper au quotidien. Le regard m’importe plus que le style. La légèreté, la dérision, la fantaisie et l’émotion, je ne peux m’en passer. »

Il faut attendre la fin du livre (la page 852 (!) exactement) pour que le cinéaste Jean-Charles Tacchella ose cette sorte de profession de foi en forme de bilan artistique. Et il est tentant d’appliquer ces mots à ces mémoires passionnants puisque, là aussi, le cinéaste préfère « le regard » au « style ». Non pas que le livre soit « mal écrit » (bien au contraire) mais il est dénué de fioritures ou d’effets de manche. Tacchella s’efface et nous propose un regard léger, amusé et parfois mélancolique sur une vie bien remplie, entièrement dédiée au cinéma.

Né en 1925, quelques années avant l’arrivée du cinéma parlant (« le cinéma a commencé à parler en même temps que moi »), Tacchella se passionne vite pour le septième art et découvre tous les films qui passent à sa portée. Habitant à Marseille à partir de 1935, il voue un culte à Marcel Pagnol et se rend régulièrement sur les lieux de tournage des films de l’écrivain. Pendant la guerre, il échappe au STO en se cachant et manque de peu de périr lors d’un bombardement de la cité phocéenne. Mais ces moments dramatiques, Tacchella les évoque avec une sorte de souverain détachement. Il se tient délibérément à l’écart du bruit et de la fureur du monde pour se concentrer que la seule chose qui, au fond, l’intéresse vraiment : le cinéma. Si le livre n’était pas aussi captivant, on pourrait presque être frustré de n’avoir pas plus de réflexions sur l’arrière-plan politique de cette histoire intime du cinéma, qu’il s’agisse de l’époque gaullienne, de mai 68 ou de l’évolution des mœurs au cours des années 70. Mais ce n’est pas le propos du cinéaste qui revient à la fois sur son parcours et en profite pour tirer le portrait de ceux qu’il a aimés, côtoyés et admirés. Truffé d’anecdotes drôles et parfois sidérantes, le livre fascine par la passion communicative qui anime Tacchella. On réalise à quel point l’homme a traversé un siècle de cinéma et a rencontré tout le monde. Critique à L’Ecran français dès la fin de la guerre, il va pouvoir ainsi entrer en contact avec les cinéastes et comédiens qu’il affectionne, au point de parfois tisser des liens d’amitié avec eux. Ces rencontres donnent lieu à des saynètes si hautes en couleur qu’il faudrait quasiment toutes les citer : Erich Von Stroheim capable de faire semblant de pleurer pour se débarrasser des personnes inopportunes, une interview avec Laurel et Hardy qui finit par se transformer en un véritable passage de film avec Laurel et Hardy, une rencontre avec Orson Welles dans un bar vide, un entretien avec William Wyler mené avec André Bazin, un improbable face-à-face avec John Wayne qui l’invite à danser…

Au moment où il est journaliste, Tacchella se lie d’amitié avec de futurs cinéastes : Alexandre Astruc et Henri Colpi. Comme eux, il restera un cas un peu à part dans l’histoire du cinéma français. Trop « vieux » pour faire partie de la Nouvelle vague (bien qu’il ait cinq ans de moins que l’aîné Eric Rohmer), il ne fit pas non plus partie de cette tradition de « qualité » qui fit le cinéma français des années 50 (il fut pourtant assez proche de Christian-Jaque). Après son passage par la critique, Tacchella rêve de passer derrière la caméra. Mais il commence par devenir scénariste et deviendra le fidèle complice de cinéastes un peu oubliés aujourd’hui : Léonide Moguy et surtout Yves Ciampi. Il scénarisera également les premiers longs-métrages de Gérard Oury avant que celui-ci connaisse le succès que l’on sait avec ses comédies populaires (Le Corniaud, La Grande Vadrouille…).

Paradoxalement, cette activité de scénariste va dans un premier temps lui nuire lorsqu’il voudra passer derrière la caméra. Au moment où déferle la Nouvelle vague, les producteurs cherchent avant tout des « nouveaux noms ». Tacchella raconte l’anecdote assez savoureuse d’un producteur cherchant à s’assurer qu’Henri Colpi était parfaitement inconnu et n’avait rien fait auparavant pour lui permettre de réaliser son premier long-métrage (en vérité, il avait été monteur pour Resnais) ! Il n’y a cependant chez l’auteur aucune aigreur de n’avoir pas pu tourner plus tôt ni ressentiment à l’égard de la nouvelle vague (qui est souvent très jalousée). Il se contente de ne jamais baisser les bras et de persévérer jusqu’à 1970 où il pourra enfin tourner (à 45 ans) son premier court-métrage. Succès d’estime, notamment aux Etats-Unis, qui lui permettra d’enchaîner sur un deuxième court et Le Voyage en grande Tartarie en 1973. A compter de ce long-métrage, Tacchella va enchaîner les films avec toujours de nombreuses difficultés pour monter ses projets. Si Cousin, cousine est un triomphe inattendu, le cinéaste refuse de refaire toujours le même film et opte pour des projets plus personnels (Le Pays bleu), naviguant entre succès d’estime (Croque la vie) et échecs cuisants (L’Homme de ma vie, Tous les jours dimanche).

Le gros de ces mémoires est consacré à sa carrière de metteur en scène à part entière. Tacchella revient en détail sur la fabrication de ses quatorze longs-métrages et sur les scénarios et projets qu’il n’a pas réussi à faire aboutir. Si l’entreprise est aussi passionnante, c’est que l’auteur parvient à nous faire vivre toutes les étapes de la réalisation d’un film, de l’idée de départ à l’exploitation dans les salles et la promotion à travers le monde, et à nous en dévoiler toutes les facettes. On retiendra de ces aventures son extraordinaire complicité avec celle qui deviendra son épouse (Gigi) et qui l’assistera dans ses projets, sa fidélité au producteur Daniel Toscan du Plantier, ses relations amicales avec de nombreux comédiens (Marie-Christine Barrault, Jean-Luc Bideau, Marie-France Pisier, Bernard Giraudeau…)… Tacchella ne s’appesantit que rarement sur le moment privilégié du tournage mais évoque plutôt tout ce qui se trouve en amont puis en aval. Avec gourmandise, il raconte ses tournées pour la promotion de ses films, son lien privilégié avec les Etats-Unis qui ont bien accueilli ses films… Ses tournées à Hollywood nous vaudront quelques succulentes anecdotes : un dîner assez épique en compagnie de Frank Capra, des retrouvailles avec des géants de l’âge d’or du cinéma américain (Cukor, Fuller, King…) ou certains cinéastes plus indépendants (Tacchella était assez lié avec Robert Altman).

Encore une fois, le livre ne se contente pas d’être un défilé de célébrités mais, à travers toutes ces rencontres, l’auteur rend un vibrant hommage au cinéma sous toutes ses formes. D’un côté, il y a le travail et les embûches à traverser mais de l’autre, il y a surtout une passion indéfectible et l’amitié. Il faut lire le très beau chapitre que Tacchella consacre à Maurice Ronet avec qui il était très lié car on y perçoit à la fois toute la légèreté du cinéaste qui parvient à donner une autre image de l’acteur (en gros, celle du dandy suicidaire fixé une fois pour toute par Le Feu follet de Louis Malle) et sa douce mélancolie.

Il y a vraiment quelque chose de grisant pour le lecteur de plonger dans ce tourbillon de souvenirs. De Danielle Darrieux pickpocket (je n’en dis pas plus mais rien de répréhensible : c’était vraiment pour la bonne cause !) à Arletty en passant Lillian Gish, Paul Gégauff, Blondin, Renoir et même un flirt avec Catherine Deneuve ; on est tenté de tout citer tant ces saynètes sont drôles, touchantes et pleines de vie.

On l’aura compris, on se régale à la lecture de ces mémoires et on en vient à se demander pourquoi les films de Tacchella sont si difficiles à voir aujourd’hui (il existe néanmoins quelques éditions DVD). Je me souviens en avoir vu quelques-uns il y a fort longtemps (Escalier C et Travelling avant, par exemple) mais on aurait très envie de réévaluer son œuvre à l’aune de ses faramineux souvenirs…

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Mémoires (2017) de Jean-Charles Tacchella

Editions Séguier

ISBN : 978-2-84049-727-1

Pages 28€

A propos de Vincent ROUSSEL

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