Depuis une vingtaine d’années, Monique Mbeka Phoba, documentariste et poétesse, évolue dans le milieu culturel belge, entre Bruxelles et Kinshasa. La réalisatrice transforme son désir de raconter son pays d’origine, la République Démocratique du Congo, avec son dixième film, Sœur Oyo. Déjà auteure de neuf reportages et documentaires qui interrogent les relations entre la RDC et la Belgique, elle signe, cette fois, sa première fiction.

Tourné en août 2013, à Mbanza-Mboma, dans le bas Congo, Soeur oyo relate la vie de petites filles scolarisées dans un pensionnat situé dans le sud-ouest du pays à plusieurs kilomètres de Kinshasa, dans les années 50. La narration épouse le point de vue de Godelive, petite fille solitaire et introvertie qui a bien du mal à trouver sa place auprès de ses camarades. Rencontrant des difficultés à maîtriser la langue française et face aux brimades des autres élèves, elle se réfugie dans un monde de souvenirs. Elle se remémore les moments qu’elle passait avec sa grand-mère, alors qu’elle était encore toute petite.

« Sœur Oyo est tirée d’une anecdote familiale que m’a raconté ma maman », raconte avec passion Monique Mbeka Phoba. « Quand elle était une petite fille, elle était au pensionnat de Mbanza-Mboma, au coeur de la forêt du bas Congo. Dans ce pensionnat, il y avait beaucoup de serpents. La nuit, souvent, des serpents s’introduisaient dans le dortoir et ma mère mourait de peur. Quand j’ai voulu aller un peu plus loin avec cette toute petite histoire, je me suis aperçue que je tombais sur une mine au niveau historique car le pensionnat de Mbanza-Mboma a été la seule école pour filles congolaises dans le secondaire pour tout un immense pays comme le Congo. Dans l’histoire du pays, ce pensionnat représente un lieu, une ambiance, un univers tout à fait extraordinaires et exceptionnels. » En effet, sous l’administration coloniale, les Congolais qui bénéficiaient d’un certain niveau social étaient désignés sous le terme d’« évolués ». Le film s’ouvre d’ailleurs sur une série de photos de familles d’« évolués ». Une voix off achève de donner le ton à cet enchaînement mélancolique d’images d’archives qui élève Soeur Oyo au-delà de la simple fiction.

Les enfants d’« évolués » étaient mis dans des écoles particulières, comme celle de Mbanza-Mboma qui étaient réservée aux jeunes filles. Ce pensionnat a été fondé à la fin des années 40 spécifiquement les jeunes filles du pays. L’instruction qui y était proposé se faisait totalement en français et allait au-delà de l’école primaire. « Je suis revenue dans cet endroit, bien des années après ma mère », explique la réalisatrice, « et je l’ai retrouvé pratiquement tel qu’il était avec une sœur âgée de 80 ans, mais qui, à l’époque du film, était cette petite fille, Godelive. J’ai eu beaucoup de chance parce qu’elle était toujours vivante, elle était la mémoire de cet endroit et elle m’a, quelque part, permis d’arriver à fortifier la narration du film. Grâce à ce qu’elle m’a raconté, j’ai pu concevoir l’histoire de Sœur Oyo. »



Parmi les anecdotes recueillies, une en particulier se retrouve dans le film, lorsque les petites filles découvrent un serpent dans leur classe : « Soeur Mado m’a raconté qu’un jour, alors qu’elle était en classe avec ses camarades, tout le monde s’est soudain aperçu qu’un serpent était entré. Enroulé autour d’un boulier, il écoutait le cours avec beaucoup d’intérêt. » Symbole de la tentation et du pêché dans le christiannisme, le serpent se révèle être un des éléments clés de l’histoire. Monique Mbeka Phoba mêle les différentes mythologies qui entourent l’animal pour tisser un discours autour des notions de métissage et d’identité. Ainsi, Sœur Oyo, sous son aspect historique, est ponctué d’images oniriques qui lui donnent un rythme flottant et contemplatif, reflet de la confusion de Godelive face aux événements qui se déroulent autour d’elle. Entre le drame intimiste et le retour sur l’époque coloniale, le film baigne également dans une ambiance fantastique. Certaines séquences mettent en scène l’interprétation de la réalité par Godelive, où les cultures se rencontrent et se confondent avec les peurs de la petite fille. « Il y avait un arbre dans le jardin du pensionnat dans lequel il y avait un esprit serpent », relate Monique Mbeka Phoba. « Cet esprit serpent sortait une fois par an pour trouver une proie. Personne ne l’avait jamais vu, mais le matin, on pouvait voir ses traces. »

Soeur Oyo se distingue particulièrement dans les plans nocturnes, ceux qui traduisent l’état d’esprit et les rêves de Godelive. Dans ces images empreintes de surnaturel mises en scène par Monique Mbeka Phoba, la figure du serpent lui permet de refléter les appréhensions de Godelive face à un monde nouveau ainsi que son incompréhension face aux actes des sœurs. Les scènes dont elle est témoin entrent en contradiction avec ce qu’elles lui apprennent en cours. Ainsi, les discours hypocrites des soeurs et du colonialisme sont pointés du doigt, de façon subtile et poétique grâce, entre autres, à la très belle direction de la photographie de Ella van den Hove. Elle arrive à restituer les couleurs chatoyantes de la région du bas Congo et de sa verdure luxuriante en opposition à l’aspect austère du dortoir. La mise en scène alterne les gros plans ouatés qui décrivent les souvenirs doux et chaleureux de Godelive avec des plans larges du dortoir, espace rectiligne digne d’une prison entouré d’une lumière crue.

Pour mener son projet à bien, Monique Mbeka Phoba, en plus d’en écrire le scénario et d’en assurer la réalisation, s’occupe aussi de la production. Une triple casquette lourde à porter, d’autant que les budgets alloués aux courts métrages sont souvent restreints. Dans ce cas précis, qui comprend un déplacement de l’équipe en République Démocratique du Congo pour un tournage avec des costumes d’époque, gérer un tel budget relève du défi. Une contrainte qui se ressent forcément sur le résultat final, le film de Monique Mbeka Phoba n’étant pas exempt de défauts. Le récit, parfois allusif, laisse en premier lieu un sentiment d’inachevé, certains plans semblant manquer. Des scènes nécessaires à l’évolution des personnages laissent la place à des ellipses qui nuisent à la bonne articulation du récit. Mais pas à la compréhension générale des thèmes abordés. Sœur Oyo ne présente donc pas tous les stigmates du ratage, loin s’en faut.

À travers le personnage de Godelive, Monique Mbeka Phoba évoque la solitude et l’exclusion, mais met aussi en scène un pays qui a peur de perdre son identité face à l’administration coloniale. En 23 minutes, la réalisatrice arrive à mettre en place une réflexion complexe autour de l’identité et du passé coloniale de la République Démocratique du Congo. Cette réussite, la réalisatrice la doit non seulement à son talent de poétesse qui transparaît dans sa mise en scène, mais aussi grâce au don d’actrices des jeunes comédiennes du film. « Les petites filles qui jouent dans le film, je les ai trouvé par l’intermédiaire d’une comédienne de théâtre congolaise, Starlette Matata », raconte-t-elle. « Un beau jour, elle a décidé de transmettre son art et a dit à tous les parents de son quartier de leur envoyer leurs enfants pour leur apprendre à faire du théâtre, gratuitement. Elles donnent des cours de théâtre depuis six ans et les petites filles du film ont déjà quatre ans de théâtre derrière elles. M’occupant de la production, je n’ai pu les faire répéter leur rôle que quatre demi-journées seulement. » 

Sœur Oyo est non seulement la preuve de la vitalité d’un cinéma belgo-congolais, mais devient, par la force des choses, un film de mémoire, un témoin de l’histoire, non seulement par la reconstitution historique qu’il offre, mais également à cause d’un triste événement survenu peu après le tournage. En effet, le dortoir dans lequel Godelive perd ses chaussures et est sujette à la moquerie de ses camarades a brûlé, la faute à l’absence de budget de fonctionnement adéquat. Un groupe électrogène qui était défectueux depuis plusieurs années et qui aurait dû être remplacé ne l’a pas été. « Le pensionnat venait juste d’être rénové. Il était revenu à son état initial », se souvient la réalisatrice. « L’état congolais l’avait repris au moment de l’indépendance et ne s’en occupait pas. La congrégation religieuse du Sacré Coeur a décidé de reprendre le pensionnat et de le réhabiliter. Quand je suis venue faire mon repérage en 2012, j’ai trouvé un établissement flambant neuf. »

Le 3 mai 2014, lors d’une avant-première au centre culturel Jacques Franck, à Saint Gilles, quartier populaire de Bruxelles, les spectateurs sont au rendez-vous pour célébrer l’événement. Situé dans une rue commerçante et peuplée, entre les bars branchés et les petits magasins de quartier, le lieu est soudain bondé. Des amis de Monique Mbeka Phoba, des curieux, de nombreux représentants de la communauté congolaise, des journalistes et des personnes issues du monde de l’audiovisuel se pressent autour de la réalisatrice qui les accueille à bras ouverts… Tous se rassemblent dans le hall de l’établissement pour voir Sœur Oyo et soutenir son auteure, et la salle est plus que pleine.

Cependant, après ce premier succès, pour Monique Mbeka Phoba, le combat n’est pas terminé et le plus difficile reste à faire : faire vivre le film en salles ainsi que dans les yeux et le cœur du public. Afin de pouvoir réunir les fond nécessaires pour pouvoir le distribuer dans divers festivals et salles, elle a lancé un crowdfunding qui a déjà séduit quelques mécènes. Sœur Oyo sera également présenté en ouverture de la première édition du festival Cinéma au féminin qui se tiendra à Kinshasa du 10 au 14 juin 2014. Surtout, les toutes jeunes comédiennes qui ont joué dans le film pourront le découvrir pour la première fois.

Sœur Oyo
(République Démocratique du Congo – Belgique ; 23min ; 2014)
Scénario et réalisation : Monique Mbeka Phoba
Directrice de la photographie : Ella van den Hove
Montage : Pieter De Naegel
Musique : Haëndel
Musicien : Jessy Lezin Mpoutou
Interprètes : Rosie Mayungi, Laura Verlinden, Jénovie Mabiala, Catherine Salée, Laure Demanesse, Sidonie Madoki, Nganji…

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