En hexagone, les animes ont la cote. En effet, de part les succès immenses de films produits par le studio Ghibli d’une part, ou d’autres, tel ceux de Makoto Shinkai par exemple (réalisateur de Your Name ou encore Suzume), les films d’animation venus du pays du Soleil Levant ont conquis un public bien plus large que celui – plus restreint – des otakus purs et durs, jusqu’à s’offrir une place de choix auprès de la critique. Preuve en est avec Mamoru Hosoda, adoubé – à juste titre – par la presse, de Télérama aux Cahiers du Cinéma, pour les remarqués les Enfants loups Ame et Yuki, Summer Wars ou encore Belle. Ces films parvenaient, avec une grande générosité visuelle, à toucher son public, tout en évitant – la plupart du temps – de tomber dans le piège du sirupeux, voire du gnan-gnan.

Avec ce tout nouveau Scarlet et l’Eternité, il semble que l’idée soit un peu différente. En reprenant l’intrigue et les personnages d’Hamlet, l’auteur positionne son récit au cœur d’une tragédie dans tout ce que cela comporte d’inéluctable et de tragique. Pourtant, Hosoda échoue à faire affleurer l’émotion.
Pourtant, Scarlet et L’Eternité demeure riche de la créativité de son auteur, dont la marque de fabrique se caractérise décidément par une mise en scène virtuose et une splendeur graphique sans cesse renouvelée. Ici encore, à maintes reprises, l’univers visuel foisonnant et riche d’Hosoda, parvient même à dépasser parfois les codes graphiques du manga pour intégrer des influences plus diverses, tels la bande-dessinée franco-belge, et frappe le spectateur par son audace.

Dans les Enfants loups, Ame et Yuki, le conte et le merveilleux étaient en quelque sorte recouverts d’un étonnant pragmatisme. La particularité et la double-identité des enfants se confrontaient à une représentation réaliste, voire terre-à-terre (dans tous les sens du terme), du Monde. Ainsi, les choix effectués par les enfants s’en trouvaient renforcés, car malgré la dimension fantastique, les problématiques n’en demeuraient non moins universelles, dénuées de tout angélisme et d’autant plus déchirantes pour tous les parents éplorés emmenant leur progéniture au cinéma.

Lorsque Hosoda revisite Hamlet en transposant une partie du personnage dans sa fille Scarlet, il s’affranchit de toutes limites en posant son décor dans les limbes, convoquant ainsi, de force, une forme d’universalisme. En effet, dans ce purgatoire errent les âmes de tous, et de toutes les époques. Ainsi voici réunis entre-autres, tous les soldats, de nos jours à l’antiquité, dont l’objectif est de grimper au sommet d’une montagne pour atteindre un hypothétique paradis. Mais c’est bien sûr sans compter le terrible Claudius, assassin du père de Scarlet.
Ce royaume des morts rappelle bien sûr l’espace virtuel de « U » dans Belle. Le parallèle pourrait être fait aussi entre la baleine qui porte la chanteuse Belle et le dragon, sorte de créature divine, laquelle surplombe les âmes errants sur les terres dévastées dans Scarlet. Dans les deux long-métrages, l’autre monde permet aux protagonistes de s’accomplir. Mais si Belle ne manquait pas d’intérêt dans son discours sur l’apport des avatars – donc de se construire une identité alternative dans une réalité virtuelle – pour des adolescents dans la gestion de leurs émotions et trauma, Scarlet et L’Eternité s’échoue durement sur l’écueil d’une naïveté confondante.

Hosoda fait ici peut-être un faux-pas, en s’éloignant paradoxalement de thèmes communs. Scarlet est rongée par la colère et ses pas sont guidés uniquement par son désir de vengeance. Dans le purgatoire, la jeune fille rencontre un garçon venu tout droit du Japon moderne, lequel va opposer à cette rage un pacifisme absolu. En voulant traiter de la guerre et de la violence, Hosoda se perd où il excelle habituellement : convoquer la démesure du merveilleux à l’épreuve de réalités concrètes (la confrontation à l différence, le deuil, la violence…).
Dans l’œuvre de Shakespeare (Anglais du 16ème Siècle, donc de confession Anglicane), le personnage du Fantôme évoquait davantage le catholicisme, le Purgatoire étant propre à cette religion. Dans Scarlet et l’Eternité, le jeune homme Hijiri paraît sorti tout droit d’un vieux péplum, tel les chrétiens persécutés de Quo Vadis, opposant leur foi aux armes des Romains et à la folie de Néron. Que penser aussi de ce dragon, plus proche d’un Dieu tout puissant que de ces divinités qui essaiment la culture japonaise, Zelda en tête ?

A défaut d’être comme Scarlet, le cœur consumé par une volonté destructrice, soit une brute engagée dans une des innombrables guerres actuelles, il y a des chances que le sentiment qui prédomine à la vue de cette fable soit une sorte de malaise. Peut-être que la raison de celui-ci n’est pas tant sa simplicité en soit, mais le fait qu’aujourd’hui même un enfant ne pourrait plus y croire.
© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).