Il faut passer au-delà du titre, qui rebute un peu. De prime abord, il sied mal à ce documentaire sensible consacré à l’homosexualité en milieu rural. On en comprendra le choix en fin de parcours.
Le film s’ouvre sur un cadre qui met son protagoniste en majesté. Du petit paradis qu’il a façonné à partir d’une grange vide et d’un vaste terrain, Benoît est le prince. Solaire, il irradie presque chaque plan de sa présence. Pour le cameraman comme pour le spectateur, il nomme les espèces rencontrées, guide le regard : ici vers la splendeur des verts, là vers la beauté nocive des liserons. Dans le Périgord vert, les saisons s’égrènent ; les couleurs se densifient puis se fanent. Le réalisateur, sans voix off mais dans un dialogue constant, accompagne son héros sur plusieurs années. Caméra à l’épaule, il suit tant bien que mal ce corps en perpétuel mouvement, aux champs comme à la maison, théâtre de danses virevoltantes.
« C’est important de faire un paradis sans concession », affirme Benoît. Mais l’endroit tient davantage du refuge que du manifeste. Le paysan s’y protège encore, tel l’enfant apeuré qu’il fut à l’école. S’il parvient à dire sa singularité dans la danse, le dessin, le chant ou l’écriture, c’est à couvert : « Dans le dessin comme dans l’écriture, on peut camoufler beaucoup de choses… je ne risquais pas d’être démasqué. » La luxuriance du paysage répond aux mots d’ordre d’une vie passée à rechercher « fuite et invisibilité ». Hors de cette enclave bucolique affleure un monde dont on ne connaît que trop bien l’hostilité.
Mais le temps de l’effacement touche à sa fin. Le cinéma accompagne et stimule un double «outing» : Benoît se raconte face caméra et s’engage parallèlement dans la création d’un collectif queer chargé d’organiser la première Gay Pride locale. La focale se déplace vers le groupe ; à l’espace unique des débuts succèdent des lieux de sociabilité et d’exposition. Paradoxalement, c’est au cœur d’espaces plus contraints, plus densément peuplés, que Benoît conquiert sa liberté. À mesure qu’il cesse d’occuper seul le centre du cadre, il trouve plus justement sa place. Ce n’est d’ailleurs qu’au moment de la première réunion que son prénom nous est donné. Comment est-on nommé, et par qui ? La question des mots traverse le film. Que signifie « queer » ici, au milieu des champs ? « Est-ce que je suis queer quand je fais mon jardin ? » D’abord réticent — «J’ai besoin qu’il n’y ait plus de mots » — Benoît s’approprie peu à peu le terme. Le documentaire devient ainsi une réflexion sur le langage, sur ce qu’il enferme et ce qu’il émancipe. Et sur l’image, bien sûr : comment se rendre visible sans s’attirer la vindicte populaire, bien prompte à dégainer l’arme d’une prétendue «provocation» ? Jusqu’où s’exposer pour être reconnu tel que l’on est ? Les réunions du collectif, la rencontre avec le conseil municipal, constituent à cet égard des moments particulièrement stimulants. On aurait aimé que le réalisateur leur accorde plus de temps. On rêve ici d’un dispositif à la Wiseman, qui laisserait saisir plus longuement les tensions à l’oeuvre. La position du réalisateur demeure par ailleurs délicate à cerner. Dans une familiarité troublante, il dialogue avec son sujet sans que la nature de leur lien soit toujours explicitée. Observateur, ami, pédagogue, parfois protagoniste, il occupe une place mouvante qui brouille un peu les contours.
Au terme de ce parcours aux accents de feel good movie rural a enfin lieu la Gay Pride. Point d’orgue du film, elle offre un moment de douceur et de communion, malgré un accueil local contrasté. Les slogans sont scandés à pleins poumons: « Queers du terroir, on sort du placard», « Pédales rurales, c’est fini la cabale ». Le titre proclame la transformation du stigmate en bannière.
Au bout du compte, Pédale rurale opère au moins autant la déconstruction de la figure du paysan que celle du genre. Le joli documentaire d’Antoine Vazquez vaut avant tout pour la présence qu’il capte, pour cette énergie lumineuse qui traverse l’écran. Aider à sortir de l’embuscade des campagnes pour entrer dans la lumière : tel est son mouvement, simple et précieux.
Pédale rurale,
Couleurs, 1 h 24.
Sortie le 4 mars 2026.
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