Bennett Miller- « The Cruise »

Heureux spectateurs : en ce début mars, vous pourrez effectuer un double voyage dans l’espace et dans le temps en découvrant le premier film de Bennett Miller jusqu’ici inédit en France. The Cruise partage la même attention aux détails et aux personnages que les œuvres suivantes de Miller, comme Truman Capote (2005), qui valut son Oscar à Philip Seymour Hoffman dans le rôle de l’écrivain culte, Le Stratège (2011), avec notamment Brad Pitt, et Foxcatcher, qui obtint le prix de la mise en scène au Festival de Cannes en 2014. Réalisateur rare et exigeant, il n’a tourné que quatre long-métrages en près de trente ans, dont cet épatant documentaire de 1998, son premier film.

Copyright Films du Camélia

Caméra à l’épaule, le cinéaste colle aux basques de l’étonnant Timothy « Speed » Levitch, guide touristique new-yorkais, qui transforme chacune de ses visites en véritable performance. Surnommé « Speed » en raison du rythme frénétique de son phrasé précieux, il émaille ses visites de citations érudites, du type : H. G. Wells a écrit que raconter l’histoire de New York, c’est raconter le récit du monde. On a comparé son éloquence à un « chant aborigène urbain ». Toute la force épique du documentaire tient à la personnalité hors norme de Timothy « Speed », dont l’enthousiasme érudit et l’anticonformisme nous transportent. Il est rare qu’un documentaire nous fascine en suivant un unique personnage ; mais celui-ci étant unique, on se prend à rêver nous-mêmes, façon Bowie : « We could be heroes, just for one day ».

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« Speed » dynamite un quotidien a priori archi-balisé et morose : des visites guidées en bus – qu’il appelle « croisières » (d’où le titre) – érigées en métaphore de l’irruption du merveilleux dans nos vies, et qui euphorisent littéralement le spectateur. D’ailleurs, le film a changé la réalité de Speed. Il est bon de savoir qu’au mitan des années 90, le vingtenaire briguait une carrière d’acteur/scénariste. Avec ses riffs de pleine conscience, combinant monuments new-yorkais et réflexions philosophiques, The Cruise a attiré suffisamment l’attention sur Speed pour qu’il fasse une apparition dans un film de Richard Linklater et décroche un petit rôle dans Scotland, P.A. Linklater consacrera ensuite deux séries au guide touristique et libre penseur. En 2003, Live from Shiva’s Dance Floor propose une visite du quartier de « Ground Zero », quelques mois après l’attentat du 11 septembre 2001. Loin des commisérations bienséantes, Levitch revient sur le fondement commercial et compétitif de la ville et imagine ce que pourraient être le mémorial, la vie dans la peur et sans la peur. Les idées fusent pour penser New York autrement. Puis Linklater lui consacre une autre série, Up to Speed, où Levitch voyage à travers les États-Unis et leur histoire, s’arrêtant chaque fois dans une ville ou une région dont il organise une visite hors des sentiers battus, apportant un éclairage singulier sur le passé et la construction de l’identité américaine.

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Pour revenir à cette croisière que Bennett Miller suivit à la fin des années 90, on (re)découvre une ville révolue, un New York disparu, sacrifié sur l’autel de la gentrification, et un personnage lui aussi issu d’un autre temps : Timothy « Speed » Levitch au micro, tel un speaker de radio surdoué, haranguant ses passagers. Toujours là où on ne l’attend pas, que ce soit lorsqu’il évoque le danger à Greenwich Village via des tirades philosophiques ou lorsqu’il mime l’orgasme devant la splendeur phallique d’un immeuble ! Il peut se montrer précis et très pointilleux pour évoquer, par exemple, Central Park, tout en affirmant qu’il n’y a rien de naturel dans ce parc ! Des échappées hors de sa croisière nous dévoilent davantage sa vie privée : on le voit dans le métro, écrivant dans le studio d’un ami qu’il squatte… Lucide, « Speed » estime qu’on ne peut pas attendre que les gens se transforment après être montés un après-midi dans ce bus. Mais il enchaîne : « Toutefois, c’est ce que j’attends : la transformation totale de leur vie, la réécriture de leur âme. »

Grâce à Bennett Miller, on découvre, avec près de trente ans de décalage, un personnage ô combien décalé, s’emparant avec panache d’un micro au deuxième étage d’un banal bus, auquel il redonne son sens littéral : un bus à l’impérial ! On pourrait écouter des heures ce troubadour des temps modernes, à la fois poète, philosophe, historien, et bien plus encore.
« La civilisation est une bombe de laque qui asperge les vaniteux en toutes saisons dans un filet fait de boucles censées être des vagues. » Miller nous fait partager ces écrits de « Speed » sur des images de croisière où le ferry se dirige droit vers la statue de la Liberté. Voguez, jeunesse !

 

 

 

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