Robert Zuchini, Fabrice Luchini, le jeu des mots, des semblants, l’amour des tournures, l’effacement des frontières : dans Victor comme tout le monde, c’est bien le texte de Sophie Fillières qui résonne (et, avec lui, la profonde tristesse de sa disparition qui resurgit). La mise en scène de Pascal Bonitzer s’y calque en toute modestie, et c’est ainsi que, conjointement, ils réussissent là où la plupart ont échoué : fragiliser Fabrice Luchini, lui rendre enfin sa vulnérabilité, décadenasser ce monstre à citations, cette bête de scène, cette gouaille intempestive qui s’émeut du beau, qui s’émeut de tout, et qui, très souvent, fatigue. Il est ici un vieil homme dépassé (par le féminisme et les émojis) qui, à force de conquérir son public sur les planches, a oublié d’exister à travers la seule personne qu’il n’a pas encore réussi à séduire : sa propre fille, disparue, abandonnée, mais aujourd’hui retrouvée. De cet inconsidéré amour des mots de (Victor) Hugo, Robert Zuchini en Fabrice Luchini (ou l’inverse) devra faire face au plus grand échec de sa vie, celui de la lâcheté de son absence. Car lorsque le spectre Lisbeth refait surface, tout vacille : le grand orateur ne sait même pas écrire un SMS à sa propre fille.

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Avec Sophie Fillières, l’étrange beauté se niche toujours dans l’imperceptibilité du détail, cet interstice où tout se joue sans pour autant s’en vanter, ces moments, profondément humains, où la vie, la vraie, terrasse l’apparat et la démonstration. Lorsque Zuchini, arrivé en retard au théâtre, se présente face à son public conquis en tenue de ville et non maquillé, la frontière s’efface avec brutalité. L’acteur, écrasant par sa domination (et son portrait trônant dans le hall), devient le temps d’un décisif instant ce père absent. Sa fille, qui lui fait face, quitte la salle, et son regard la dévisageant trahit un visage décontenancé, une fragilité qui pénètre, un tremblement, celui de lèvres qui hésitent. Car dans ce grandiloquent théâtre aux ornements dorés, de ce monde qu’il domine tant, en un éclat, Lisbeth vient de le rompre. Zuchini appelle à l’aide (à sa femme, actuellement aux États-Unis, qu’il tanne de revenir, aux amies de sa fille qu’il sonde), et là où les mots ne l’ont jamais quitté, il en est désormais démuni : rien ne semble répondre ni étreindre sa détresse intime. Pas même Victor Hugo. Pas même ces textes qu’il aime tant répéter et aimer. Car la poésie se lit, mais elle doit également se vivre. Et oublier de vivre en poésie, c’est aussi oublier d’exister à travers l’autre. L’importance est ailleurs, et malgré sa résistance (notamment lorsque sa fille joue la provocation en lui annonçant frontalement que « le texte n’est pas important »), il s’ouvrira à une toute nouvelle destinée : celle d’un père qui a trop attendu, et d’une fille qui a passé trop de temps à l’attendre.

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À l’instar de son film posthume Ma vie, ma gueule, Fillières va pousser habilement ses personnages dans un voyage symbolique. La terre est la même (la Grande-Bretagne, ici une dépendance britannique et l’île de Guernesey où Hugo a écrit ses plus grands textes), sa destinée métaphysique l’est tout autant. Dans le film de Fillières, Barbie trouvait auprès de ses enfants la voie de l’apaisement, du dernier souffle dans un adieu déchirant sur cette terre nue et sauvage. Ici, ce n’est pas un au revoir, mais un commencement. Ou plutôt une réincarnation de l’amour paternel. Mais là encore, la forme est primordiale. Et Fillières, brillamment, s’en amuse en théâtralisant le réel, après avoir passé toute la première partie du film à dissoudre le représentatif théâtral dans le réel (par la réapparition de sa fille). Du Fillières tout craché : s’amuser des autres, s’amuser de nous, le jeu des sens, le jeu des mots, et une nouvelle bascule. Car quoi de plus théâtral que des retrouvailles en mer entre père et fille ? Léopoldine, fille de Victor Hugo, est décédée à 19 ans dans un accident de navigation. Bien sûr qu’il fallait pousser Zuchini à une telle épreuve. Dans cette même veine, cette petite merveille de séquence lorsque Lisbeth pose une question intime sur ses parents à une représentation en intelligence artificielle de la femme de Victor Hugo. Ici, la frontière désormais entre l’adorateur et l’idole se fond et s’efface. Il y a alors une fusion, entre les mots et la vie, Zuchini, Luchini, Hugo, cet amalgame, cet agrégats ne formant qu’un avec sa fille enfin retrouvée.

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La magie du texte de Fillières est bien d’arriver là où beaucoup ont échoué : affaiblir Luchini, le rendre vulnérable, à la merci d’une retrouvaille qui changera tout, une fille, sa propre fille, qui décontenancera ce monstre cadenassé dans sa figure théâtrale pour qu’il comprenne enfin que, non, tout n’est pas toujours qu’une question de mots.

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