« Et ils vous ont montré inimitié sur inimitié
Et vous avez été témoins de la mort d’innocents » — Hafez Ibrahim
Ce qu’il reste de nous, de l’Américaine d’origine palestinienne Cherien Dabis, retrace l’histoire du peuple palestinien à travers le regard d’une famille et trois générations de lutte.
Le film s’ouvre sur un corps plein de vitalité, celui de Noor (Muhammad Abed Elrahman). Pris dans son énergie, la caméra le suit joyeusement, frénétiquement. Noor croise un manifestant et décide de rejoindre l’intifada. On est en 1988, la Cisjordanie est occupée. La jeunesse palestinienne, née sous l’occupation, exprime sa volonté de résistance. Mais l’armée israélienne riposte par les armes. Noor tente de se réfugier dans une voiture. Alors que tout s’est passé très vite, la scène se voit allongée par un ralenti. Un éclat de balles retentit et brise le pare-brise. Noor disparaît dans le hors-champ ; « sa chute », filmée au ralenti, exhausse la barbarie du geste de son adversaire. Loin d’être un artifice, le ralenti, en étirant la durée du plan, traduit la dilatation de l’effet liée à cette irruption de violence. Les affrontements se poursuivent à l’image, mais leurs retentissements sonores sont étouffés par une voix off qui nous interpelle : « Vous devez vous demander ce qu’on fait là. » Le plan suivant : cette voix, raccordée au visage d’une femme, « voudrait nous raconter qui est son fils » et « pour bien comprendre, il faut savoir ce qui est arrivé à son grand-père ». Cette femme, c’est Hanan (Cherien Dabis), la mère de Noor, qui va alors retracer la série d’événements qui l’ont conduit à ce moment tragique.
Cette séquence d’ouverture contient l’enjeu du film : à travers le récit d’une famille palestinienne sur trois générations — de 1948 à nos jours — où l’intime se tisse à l’Histoire, il s’agit d’ouvrir un dialogue sur les souffrances d’un peuple dépossédé, humilié et déshumanisé.

©Nour films
Raconter cette histoire sur trois générations, c’est interroger celle de la transmission d’un traumatisme. Le premier, c’est celui de l’exode forcé. 1948, Jaffa. Au terme du protectorat britannique, les ententes sont rapidement bafouées par Israël. Les Palestiniens sont contraints de fuir leurs maisons. Le grand-père de Noor, Sharif (Adam Bakri), producteur d’oranges, envoie sa famille se mettre à l’abri, mais elle sera déracinée dans un camp de réfugiés à Naplouse. Lui refuse de partir et d’être dépossédé d’une terre qu’il exploite depuis plusieurs générations. Capturé, il est envoyé dans un camp de travaux forcés. Un an plus tard, Sharif retrouve les siens, mais il n’est plus que l’ombre de l’homme qu’il était et tient à peine debout. 1978. Sharif (Mohammad Bakri) vit à Naplouse, en Cisjordanie occupée. Il habite chez son fils Salim (Saleh Bakri), entouré de sa femme Hanan et de ses enfants. Au traumatisme de l’exode forcé répond celui de l’épreuve d’une coupure d’avec les origines, ressentie comme une trahison. Sharif reste hanté par la rapidité avec laquelle son peuple tout entier a été effacé. Obsédé par ce qu’il aurait pu faire pour changer le destin de sa famille, il essaie alors de transmettre à son petit-fils Noor un esprit de résistance.

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Cette transmission aura un retentissement d’autant plus fort sur Noor le jour où son père le ramène à la maison à l’approche d’un couvre-feu imprévu et que des soldats israéliens les arrêtent et les humilient. Afin de protéger son fils, Salim s’exécute face aux humiliations demandées : à genoux, il crie qu’il est un âne et que sa femme est une « pute », sous le rire des soldats. Salim, jusqu’alors le héros de son fils, devient sous ses yeux un lâche. Cette séquence déchirante montre que l’humiliation israélienne des Palestiniens est une fin en soi : humilier un homme, c’est le condamner à la honte, une honte qui rend un vécu réfractaire à son récit. Humilier, c’est rompre le lien générationnel. Humilier, c’est briser un peuple. Et c’est peut-être le sens de ce que dit le médecin à Salim à propos de son père : « Peut-être que Dieu prend pitié de lui et l’aide à oublier. »
Retour en 1988. La Cisjordanie est en proie à la résistance. Noor, adolescent, affronte les soldats israéliens lors d’une manifestation. Il est blessé et emmené à l’hôpital. Pourtant, Salim et Hanan parviennent à donner un sens à leur douleur. Là se tient la force de ce film.

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Sa force et sa beauté. Ce qu’il nous reste fait acte de mémoire, mais aussi de guérison. Redonner une dignité à un peuple requiert évidemment d’abandonner toute politique d’exclusion, de privations, de dépossession et de soumission à la tyrannie et à la violence. Violence qui cherche à écraser la résistance en incitant à la vengeance.
Mais ce film, parce qu’il inscrit cette Histoire dans un cinéma de l’intime, montre que le peuple palestinien est profondément humain. C’est dans cette humanité que se tient une forme de résistance. C’est dans cette humanité que ce peuple peut détourner sa colère et croire encore : « qu’il est la mer, et que dans ses profondeurs se cachent des trésors. » Et nous, spectateurs : « c’est le moment où ce que nous voyons commence juste à être atteint par ce qui nous regarde — un moment qui n’impose ni le trop-plein de sens (que glorifie la croyance), ni l’absence cynique de sens (que glorifie la tautologie). C’est le moment où s’ouvre l’antre de ce qui nous regarde dans ce que nous voyons » (Didi-Huberman).
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