Lors de sa sortie aux Etats-Unis en novembre dernier, Christy, réalisé par l’excellent réalisateur australien David Michôd, a subi une impressionnante débâcle commerciale, empochant péniblement deux millions de dollars de recettes pour un budget avoisinant les quinze millions. Nous pourrions nous interroger sur les raisons d’un tel désamour de la part du public, certainement hostile à l’actrice principale (et co-productrice) du film qui fit alors parler d’elle pour une publicité polémique et, avouons-le, peu finaude pour la marque de jeans American Eagle, campagne d’affichage dont Sydney Sweeney ne s’est jamais dédouanée. Dommage pour les qualités intrinsèques de ce biopic fondé autour de la figure de Christy Salters Martin, pionnière de l’avènement médiatique de la boxe féminine dans les années 80, rise and fall qui adopte dans un premier temps tous les atours d’une certaine approche hollywoodienne du genre avant de s’en éloigner en affrontant de plein fouet les zones très obscures de son récit, faisant moins du succès de son personnage un biais vers l’émancipation qu’un espace de réclusion cloîtrant tout autant son corps que son âme.

Apparences de la success story (S. Sweeney) (©Metropolitan FilmExport)
Christy Salters (Sydney Sweeney, donc) est « seulement » dans un premier temps une jeune femme issue d’un milieu ouvrier, dont elle se targue ; son père John (Ethan Embry) est mineur de charbon, elle en fera ultérieurement son nom de scène (ou plutôt son « nom de ring »). Elle n’a dans un premier temps rien à voir de près ou de loin avec la boxe, si ce n’est qu’elle est habitée d’une rage démesurée qui lui permet de remporter aisément une compétition amateurs où elle est repérée pour son potentiel. Mise en relation avec un entraîneur professionnel, James Martin (Ben Foster), elle va peu à peu grimper les échelons d’une réussite qui s’avèrera toxique : si la gloire et la renommée bling-bling du monde ultra-médiatisé de la boxe, brassant un important paquet de dollars, vont faire d’elle la première icône féminine de son sport, elles s’avèreront aussi la clé verrouillant la cage dorée dans laquelle elle s’enferme, maintenue par un entraîneur devenu époux sous une emprise physique et psychologique d’une violence inouïe.
La réussite lumineuse de Christy Martin ne peut être dissociée de l’ombre noire du malaise, voire du mal-être qu’elle vit et subit dès le début du récit, avant même que la boxeuse ne rencontre l’ange diabolique qui la façonnera et la détruira par ce modelage même. Ne pas se laisser leurrer par les strass et paillettes accompagnant la gloire naissante de la jeune femme : Christy n’est rien d’autre que la peinture d’une aliénation terrible. La vraie question, en fin de compte, que pose le film de David Michôd trouble profondément : quel rôle la boxe joue-t-elle dans ce biopic, et donc par ricochet dans la vie de Christy Martin ? La réponse porte en elle une infinie tristesse : la boxe catalyse la volonté de cette jeune fille en construction de s’extraire d’elle-même, le monde l’environnant semblant incapable de l’accepter pour ce qu’elle est. Issue d’une famille ô combien croyante, elle est tancée et rejetée par sa mère rigoriste Joyce (Merritt Wever) du simple fait qu’elle préfère les femmes aux hommes ; son mariage avec son entraîneur rude, plus âgé et bedonnant ressemble moins à un geste d’amour profond qu’à un vernis conventionnel dissimulant des élans plus polémiques dans une Amérique white trash peu tolérante. Sur le ring même, on ne permet à Christy de n’être qu’un corps mécanique, sans pensée ni libre-arbitre (elle se voit froidement menacée d’être mise au rebut par l’illustre manager Don King, ici interprété par Chad Coleman, pour avoir seulement fait valoir ses droits, par voie de presse, à être mieux rémunérée), sculptée puis spoliée par son entraîneur-manager-mari qui a finalement moins de talents réels qu’une grande gueule pleine de bagoût.

Un homme sans talents (B. Foster) (©Metropolitan FilmExport)
Le stade terminal de cette aliénation proliférante se trouve dans les violences physiques et psychologiques qu’elle subit de la part de James, mari-entraîneur qui fait de l’espace domestique une nouvelle aire de combat où la boxeuse sera assurément vaincue. Lors de ces scènes, parfois vraiment choquantes, Christy montre son visage réel : David Michôd n’a pas réalisé un film de boxe, de même qu’il se sert moins du genre biopic pour dresser le portrait exemplaire d’une femme pionnière que pour regarder crûment (et de plus en plus crîment au fur et à mesure que le récit progresse) les engrenages de la violence domestique poussée à son plus haut degré. Y a-t-il meilleure approche que de faire un « film de sport » où le sport importe finalement moins que les rugosités humaines qui le déterminent, laissant de côté la gloriole d’une évidente success story ou le panache du loser magnifique ? Dans le même élan, utiliser le biopic en se penchant moins sur le sujet que sur ce qu’il représente dans une démarche quasi allégorique (ici l’emprise toxique d’un être sur un autre) s’avère un usage passionnant du genre. Bien qu’ils soient différents par le ton et le rythme qu’ils adoptent et par leur mise en scène respective, Christy et le magnifique Marty Supreme de Josh Safdie, sortis concomitamment en France, sont très comparables par leur façon d’aborder la pratique sportive comme un exutoire à une condition peu enviable (la médiocrité sociale pour Marty Mauser [Timothée Chalamet], le rejet du monde pour Christy Martin) dans laquelle ladite pratique va cependant les faire s’enliser dangereusement. La noirceur des deux films se situerait peut-être bien à cet endroit : les personnages ont beau se débattre face au monde et à ses puissances, s’aliéner pour coller à l’image que l’on attendrait d’eux, l’embourbement dans leur vie comme d’autres dans les sables mouvants semble implacable. De ce fait, comme peut l’être dans une mesure moindre le film de Josh Safdie, Christy est une forme de tragédie moderne, résolument dictée par la fatalité.

La violence du ring sera reconduite au foyer (S. Sweeney) (©Metropolitan FilmExport)
La mise en scène de David Michôd, très inspirée, résulte de cette noirceur. Si elle adopte dans un premier temps des ficelles hollywoodiennes de la success story que contient intrinsèquement le genre du film de sport (succession des victoires de Christy sur le ring, mise en avant de son pouvoir médiatique et du confort matériel de la boxeuse et de son mari…), la lumière s’estompe peu à peu, la photographie de Germain McMicking devient de plus en plus sombre à mesure que le film quitte les rings pour investir l’espace domestique. Par sa mise en scène pourtant classique, Michôd mène son récit jusqu’à un climax implacable de violence, filmée frontalement lors d’une scène véritablement traumatisante sans pour autant être gratuite, regard sans fard sur une emprise physique poussée à son paroxysme. Le vernis n’a pas fait que se craqueler, il cède complètement sous les coups de boutoir d’une toxicité mortifère, quelque peu adoubée par une part de la société (la réaction de la mère de Christy venant la visiter à l’hôpital). Par sa crudité ne versant cependant jamais dans le voyeurisme vulgaire ni l’outrance, Christy s’avère une œuvre puissante, et une réactualisation sportive surprenante de l’oublié Star 80 de Bob Fosse (1983), grand film poisseux racontant la trajectoire tortueuse de la playmate Dorothy Stratten (interprétée par Mariel Hemingway), innocence souillée par la concasseuse du star system, menée comme à l’abattoir vers sa mise à mort par un époux-agent qui aurait justement dû lui servir de guide.

Couple indissociable (B. Foster, S. Sweeney) (©Metropolitan FilmExport)
Peut-on achever de parler de Christy sans évoquer la performance de Sydney Sweeney ? Il ne faudrait pas que ses frasques régulières, l’érotisation qu’elle orchestre et qu’elle assume (c’est finalement ce qui importe vraiment dans cette histoire) sur les tapis rouges ou en promotion, la revendication permanente et pas illégitime de sa corporéité fasse oublier un élément déterminant à un public plus prompt au jugement moral qu’à l’analyse du jeu d’acteur : elle est une interprète prodigieuse. Que cela soit dit, répété voire hurlé pour celles et ceux qui ne connaîtraient que la figurine de papier glacé : Sydney Sweeney a prouvé plus d’une fois ses immenses qualités d’actrice, de la série Euphoria (Sam Levinson, depuis 2019) au récent Immaculée de Michael Mohan (Immaculate, 2024) en passant par l’excellent Reality (Tina Satter, 2023). Son incarnation de Christy Martin sera un exemple de plus à mettre à son actif : dé-féminisée (on pourrait penser au tournant Monster [Patty Jenkins, 2003] dans la carrière de Charlize Theron), préparée physiquement pour son rôle de boxeuse, Sweeney s’efface complètement derrière un personnage auquel elle insuffle une réelle puissance de jeu, entre don physique et vulnérabilité de l’oiseau tombé du nid. Bien que la campagne d’affichage publicitaire dont nous parlions en préambule ait vraisemblablement torpillé la sortie américaine de Christy, on est aussi en droit de penser que le film doit beaucoup à son actrice principale.
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