© Les films de l’œil sauvage

Après Boum Boum qui documentait la révolte des Gilets jaunes d’un point de vue intime et subjectif, Laurie Lassalle s’intéresse à nouveau à un point névralgique des luttes sociales récentes : la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. La réalisatrice s’est rendue sur place au moment où le projet d’aéroport est abandonné et où le gouvernement entend reprendre les terres gérées par les zadistes. Quelques mois avant le surgissement du mouvement des Gilets jaunes, le gouvernement d’Édouard Philippe envoyait déjà ses pandores pour régler par la violence et la coercition les conflits sociaux.

A l’instar de Soulèvements de Thomas Lacoste (sortie le 11 février 2026), Forêt rouge a comme mérite premier de partir à la rencontre d’individus que le discours du pouvoir et des médias a tendance à criminaliser. Ce sont les fameux « écoterroristes » chers au sinistre Darmanin. En n’empruntant pas forcément la voie du cinéma militant, Laurie Lassalle et Thomas Lacoste donnent la parole à des mouvements (le collectif des « Soulèvements de la terre » ici et les zadistes de Notre-Dame-des-Landes là) afin d’offrir une autre image de cet engagement, loin des poncifs et des caricatures qui leur sont accolés (violences, dégradations, saleté – les « crasseux »- comme le souligne l’un des jeunes de la collectivité).

Si Thomas Lacoste, en dépit des qualités de son film, n’évite pas toujours le côté un peu édifiant de l’exercice en n’interrogeant quasiment que des personnalités extrêmement brillantes et belles, Laurie Lassalle joue immédiatement sur une dimension intime et subjective du documentaire. Les enjeux liés à la ZAD sont finalement très peu explicités, réduits à quelques traits saillants (rapport de force avec l’État qui veut récupérer ses terres, volonté chez les zadistes de réinventer un rapport au vivant qui ne soit plus productiviste…) mais c’est davantage un mode de vie et un rapport au monde qui intéressent la documentariste.

L’écueil que n’évite pas toujours le film, c’est la tentation du petit rien, l’émerveillement devant une pousse d’arbre ou un scarabée qui n’ont rien de condamnables dans l’absolu mais qui frisent parfois une certaine affectation. C’est d’ailleurs le petit bémol qu’on peut apporter ici : une volonté chez Laurie Lassalle de forcer un tantinet la dimension « poétique » de son projet. Qu’il s’agisse de ces plans noyés dans les gaz lacrymogènes où se dessinent les silhouettes inquiétantes des forces de l’ordre en arrière-plan ou encore de cette manière de s’attarder sur la lueur d’une flambée la nuit, la mise en scène cherche parfois à trop « esthétiser » le réel, au point de désamorcer la violence de ce qui se joue.

La cinéaste parvient néanmoins, dans un même mouvement, à créer une proximité avec la communauté qu’elle filme. Ni trop proche, ni trop loin, elle nous montre un groupe d’hommes et de femmes attachés à réinventer une existence loin des normes du capitalisme. Il y a quelque chose d’à la fois très beau et très impressionnant d’assister à la reconstruction d’un hangar détruit par la police et de le voir hissé comme symbole d’une volonté qui ne faiblit pas. De la même manière, Laurie Lassalle documente avec acuité la violence et la répression étatiques. Un témoin affirme que de nombreux habitants de la ZAD ont fini par partir face au harcèlement de la police. Traumatisés, peu ont pu parler de cette violence qui n’était alors pas entendue. Si les choses ont un peu évolué depuis 2018 dans la mesure où les violences policières ont été davantage médiatisées (Gilets jaunes, Sainte-Soline…), elles restent ici une toile de fond à laquelle se heurtent les individus, entre révolte et incompréhension. À titre d’exemple, une image reste en mémoire, celle de cet homme qui interpelle les policiers qui font barrage et qui tente de leur expliquer ce qu’ils font ici. Face au silence obtus des pandores, il finit par dire : « vous comprenez ce que je vous dis ? Ça vous touche ?… ». On assiste ici à une double logique : d’un côté, celle d’une répression sourde où les forces de l’ordre représentent une sorte de rouleau compresseur, une entité sans visage qui broie les voix qui s’écartent de la norme. Face à cette violence inflexible (voir les images des bulldozers qui détruisent les bâtiments érigés par les zadistes), on songe au finale de Nocturama de Bonello et à son déchaînement des forces répressives. De l’autre, une logique de vie et de solidarité qui se traduit aussi bien dans les gestes du quotidien (construire, planter…) que dans les moments festifs que la cinéaste n’élude pas.

Au bout du compte, et indépendamment des petites scories qu’elle n’évite pas toujours, Laurie Lassalle est parvenue à porter un regard assez juste sur cette communauté zadiste qui tente de faire vivre l’utopie au quotidien, en conservant la bonne distance sur ce qu’elle filme : ni trop proche (l’écueil du cinéma militant), ni trop loin. À la bonne place pour saisir une réalité et la manière dont les individus peuvent, à leur échelle, influer sur les cours des choses et la marche d’un monde devenu folle…

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Forêt rouge (2025) de Laurie Lassalle

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A propos de Vincent ROUSSEL

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