Chroniques d’un beau pays au temps de l’esclavage. 

En 1990, l’historien marseillais Hubert Gerbeau participait à un colloque sur l’héritage de la Révolution Française dans les territoires de l’Océan Indien, à l’occasion du bicentenaire de celle-ci, et il tirait, sans trop le savoir, de la poussière l’histoire du Réunionnais Furcy, ce créole d’origine indienne qui se croyait esclave, découvrait qu’il ne l’était en réalité pas, et s’en allait fissa faire valoir son statut de « Libre de couleur » auprès des tribunaux de la colonie. L’affaire, pour toute invraisemblable qu’elle était, devait aider Gerbeau à explorer l’évolution de la législation autour de l’esclavage entre la gouvernance des républicains et celle des bonapartistes — mais elle allait surtout s’intégrer à l’imaginaire des îles des Mascareignes en ce qu’elle offrait une figure de révolte et de rupture à leur Histoire, le symbole puissant d’un Noir qui refusait l’exploitation et les privations qu’on lui imposait, et qui devait bien croire que tout le monde était libre de naissance, puisqu’il avait longuement lutté, pendant près de trente ans, pour souligner que lui-même était venu au monde affranchi. En vérité, Furcy n’était ni noir, ni révolutionnaire. Sa généalogie non-africaine était le plus grand argument qu’il avait pour défendre sa liberté, ainsi conditionnelle, et sa philosophie du monde, s’il en avait une, ne devait pas être abolitionniste, car il avait lui-même fait l’achat de deux esclaves à l’île Maurice, après son premier affranchissement anglais de 1829. Furcy, devenu depuis sa réintroduction progressive à la culture partagée créole, une sorte de héros populaire, n’était pas un Kunta Kinté de l’île de La Réunion*, il n’était pas un Toussaint Louverture de l’Océan Indien. C’était un personnage complexe, trouble, à l’endroit de qui l’honnêteté appellerait réticence et distance, et dont l’ambivalence au regard de son époque singulière requiert moins un film « de militant » qu’un film de marginal. C’était, après tout, ce que sa situation unique avait bien dû faire de lui.

Adaptant pour la première fois sa vie en long-métrage de fiction, le rappeur Abd Al Malik a du mal à naviguer entre Django (Unchained, de Tarantino, dont la représentation clivante des négriers noirs avait au moins pour elle l’acide de la polémique) et Django (biopic de Reinhardt par Étienne Comar, ici à la production et au scénario), il mange sa fourchette et son couteau. Dans son hagiographique Furcy, né libre, sorti dans l’Hexagone aujourd’hui, mais diffusé dans les salles de La Réunion depuis le 3 décembre dernier, on sent en effet l’ombre des deux influences.

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D’un côté, les grandes séquences de violence sur les corps des esclaves marchent dans la lignée de celles du western de 2012. Chair gonflée, crochets enfoncés, douleurs démentes et plaies béantes sont au rendez-vous, dans le regard d’un cinéaste dont on pourrait alors dire qu’il offre une rare entrée française dans ce corpus d’œuvres récentes qui dépeignent l’horreur raciste (Twelve Years a Slave, The Underground Railroad, ou même Them, qui se déroule au XXème Siècle) dans tous ses extrêmes. Le premier acte de translation historique, historienne, du film, sera ainsi de reproduire l’émotion que l’artiste ou le spectateur contemporain ressent souvent à la lecture des immondes méfaits et sévices que les maîtres des domaines faisaient subir à leurs victimes, chassant, d’un revers de pensée, leur humanité. C’est compréhensible ; c’est aussi convenu. C’est synérgique avec ce que les enjeux de mémoire des anciennes sociétés de plantations produisent de plus clair et de plus didactique : Le 20 décembre (date commémorant l’abolition tardive de l’esclavage à La Réunion), dans la ville de Saint-Denis, le citadin intéressé pouvait directement enchaîner un visionnage de Furcy, né libre, au cinéma, avec un passage par le grand défilé de la « fet’ kaf », dans lequel on pouvait voir, en tête de peloton, les acteurs David Erudel et Jean-Laurent Faubourg, très connus localement, jouant respectivement un commandeur et un esclave noirs.

Dans les meilleures de ces productions récentes sur des Noirs rossés, rougis sous les fouets, la frontalité des dispositifs sert à déborder les attentes des publics, à les saisir hors de leur spectation habituelle, sans doute un peu complaisante, de souffrances passées ; à créer des sortes de surréalismes, qui leur permettent alors d’investir d’autres manières leur rapports à l’époque dépeinte. Dans les moins bonnes, celle-ci produit une espèce d’inflation de la valeur choc, elle crée des images dures mais jamais vertigineuses, déjà comprises et digérées avant même qu’on ne les voie : dans Furcy, il s’agit du sourire mi-béat, mi-halluciné, désespéré du personnage, saillant dans la nuit après une période particulièrement éprouvante. Posture lyrique forte sur le papier, mais mal habitée par l’acteur principal, Makita Samba.

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De l’autre côté, le long-métrage a la révérence caractéristique des films historiques de qualité française, avec tout le badigeonnage de « sujet important » qu’ils ont quand c’est possible. Qu’il s’agisse du Django de Comar ou d’autres scénarios co-signés par ce dernier (Gauguin : Voyage de Tahiti), les salles françaises sont remplies, chaque année, d’œuvres qui brodent à partir de rencontres entre des personnages donnés et des ressourcements ou des guérisons insolites. L’apport cinématographique de ces adaptations sera presque toujours de donner l’impression qu’un temps long est court. C’est le cas de Furcy, né libre, qui coupe dans la chronologie au sabre à canne : Furcy, né libre surtitre comme des musiciens chantent et comme des fous hurlent. Les différentes années où il se déroule apparaissent à l’écran, assaillent les yeux du spectateur sans vraiment qu’on ait la sensation qu’un espoir a été perdu ou qu’une donne a été changée, juste qu’une page a été tournée, qu’une touche a été poussée. Pourtant, le temps long paraît essentiel à ce qui fait l’expérience d’en apprendre plus sur Furcy. C’est, déjà, ce qui marque en premier dans son histoire : la solidité des barrières institutionnelles qui lui barraient la route, la longévité et la bonne santé de sa revendication même après que cette dernière ait cessé de lui être urgente (libre à Maurice, Furcy aurait pu rester y vivre paisiblement, plutôt que d’insister qu’il avait également ce rang sur son île natale, La Réunion). Après un premier procès lourdement perdu en 1817, Furcy se débâta jusqu’à obtenir l’attention de la Cour Royale de Paris en 1843, puis des dédommagements de la part de ses faux maîtres, en 1845. Plus que la fulgurance d’un éclair de liberté, la flamme d’un éclat de résistance face à la plus grande des injustices, c’est précisément l’incroyable endurance mentale de Furcy qui fait mériter à son vécu d’être connu plus qu’un autre**, et c’est celle-ci qui lui donne les dimensions d’un mythe grec, Antigone ou consorts.

À cette lenteur judiciaire, à cette progression de l’affaire par à-coups, répondait aussi la lenteur de l’historiographie. Il a fallu de nombreuses années avant que Furcy ne devienne une icône dans le roman régional réunionnais, et au moins autant avant que les chercheurs ne puissent défricher toute la substance encore trouvable à son sujet. En 1998, les artistes Ary et Marius Batiskaf, célébrant les 150 ans de l’abolition définitive de l’esclavage en France, organisaient ensemble l’installation pluridisciplinaire « Liberté plastiK », dans laquelle le public était invité à donner collectivement corps à l’histoire de Furcy. C’était la première fois que celui-ci était joué. En 2005, un fonds de documents concernant l’affaire Furcy était vendu aux Archives Départementales de La Réunion, et en 2006, l’historienne américaine Sue Peabody, qui avait déjà trouvé un plaidoyer pro-Furcy à la BNF en 90, décidait de se réintéresser à cette série de débats. C’étaient là deux événements débloqueurs nécessaires à ce que la redécouverte de Furcy puisse continuer.

Ainsi, en 2009, Peabody a pu faire paraître son article « Nul n’est esclave en France », et inaugurer une quête d’exhaustivité et de corrections d’approximations qui allait aboutir à son ouvrage extrêmement complet, Les Enfants de Madeleine, dix ans plus tard. Et en 2010, le journaliste et écrivain français Mohammed Aïssaoui a pu publier son livre-essai L’Affaire de l’esclave Furcy, qui remporta le prix Renaudot et inspira directement Furcy, né libre.

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En refusant de transmettre cette impression d’étirement, cette progression fastidieuse et tourmentée qui s’est faite au compte-gouttes, Abd Al Malik commet non seulement une infidélité par rapport à la sensation qui se dégage le plus immédiatement de la lecture de l’histoire de Furcy — il remplace aussi de l’ampleur par du reportage, de l’exigence par du commun. En signant un film historique aussi typique, aussi clouté et aussi banal, il frustre le développement de ce qu’on aurait pu appeler de vraies créations de cinéma (exemple : en affublant Makita Samba d’un maquillage de vieil homme, mais en préservant, tel quel, le visage de sa dulcinée blanche Ana Girardot, on pourrait croire à une référence au couple défait d’Il Était Une Fois en Amérique. Mais celle-ci pèserait grandement en défaveur de Furcy – aucune mystique, aucun mystère du merveilleux dernier échange entre Robert De Niro et Elizabeth McGovern ne se greffe à cette autre union). Abd Al Malik, en quelque sorte, sabote son propre projet, qu’il rend actualitaire (construit comme avec empressement à la découverte de « l’affaire ») et bêtement présentiste. En l’enracinant, sans recul, à des nécessités pédagogiques qui appartiendront toujours au seul moment de sa production (la dénonciation de Napoléon dans le carton d’ouverture, semblant presque faire partie d’un grand geste récent de renoncement à la mythologie autour de l’Empereur), Abd Al Malik rend Furcy, né libre vulnérable à tous les petits reproches historiens qu’on peut lui faire. Or, on peut lui en faire plus d’un. Encore une fois, on se dit que la non-considération du temps long des déboires judiciaires est dommageable : l’affaire Furcy étant très étalée, de nombreuses angoisses sociales et politiques ont pu coopérer pour léser l’intéressé, plus que la simple prise de pouvoir du Consul. Par exemple, après l’interdiction de la Traite en 1815, soit de l’importation de nouveaux esclaves africains, le maintien en soumission de Furcy peut être vu comme une levée de boucliers, un coup de force autoritaire punissant les progressistes par une promesse de raréfaction des affranchissements.

Case départ, case d’épreuves.

Les extrêmes se touchent, sur le banc de montage de Furcy, né libre. Dans une scène, le héros pourra être plongé dans la pénombre du cachot où on le garde, poussé dans la paille et dans la crasse des fers qu’on lui a mis. Dans une autre, il pourra, au contraire, être le point focal d’un écran qui vibre d’euphorie visuelle, dans les tons criards et saturés, kitchs et limite fuchsias, de la confiserie où il sera autorisé à fabriquer ses friandises. Cette philosophie esthétique qui peut faire passer le film du rouge hémoglobine au rose bonbon en un seul raccord, elle trahit les vraies forces artistiques d’Abd Al Malik et ses véritables intérêts créatifs. En tant que cinéaste, le rappeur ne semble pas avoir la patience, ou la vigueur cinématographique nécessaire, pour prolonger une histoire entière sur toute la durée d’un film complet et bien alimenté. Il s’exprime le mieux à hauteur de scène prises hors de leur contexte, proportionnées à la taille de vidéoclips, où une idée solitaire s’exprimera jusqu’à extinction, plus ou moins bonne selon les cas. Ainsi, le générique de fin, qui consiste en un collage de différentes pages et versions du Code Noir, est plutôt une bonne idée, qui grossit de simples phrases calligraphiées en jargon légal, sèches et impérieuses, à la largeur de l’univers dans les sociétés qu’elles encadraient***. La scène du chantage, puis de l’agression de Constance, la sœur de Furcy, est plutôt une mauvaise idée : la fixité du regard-caméra et de la composition du plan, avec le personnage bien centré, n’épargne pas la pudeur des comédiens (Liya Kebede et Moussa Mansaly), elle donne surtout l’impression que la mise en scène a tout à coup décidé de se dissocier des corps, ceux des frappeurs comme ceux des frappés. (En outre, le passage est particulièrement mal monté, et surtout, mal mixé, avec des répliques entières dites sans qu’on ne voit les lèvres des acteurs ou qu’on entende le fond sonore de la pièce où ils se trouvent). L’ouverture du film, sur un Noir dont le costume et la chorégraphie sont chronologiquement ambigus, déclamant, en rap ou en slam, un hommage à Furcy, est plutôt une bonne idée : on ressent, par son entremise, ce qui intéresse Malik dans le personnage de Furcy, à savoir ce que celui-ci peut léguer et enseigner, ce qu’il peut transmettre de sensoriel, insérer, faire trembler et frémir, dans les corps d’éventuels frères de combat.

Dans ce petit théâtre de l’idée choc, de l’ampoule allumée, le pire parti pris de mise en scène, le plus inerte, sera celui vers lequel Abd Al Malik semble avoir construit tout son film, celui que ce dernier semble avoir utilisé comme base à partir de laquelle bâtir, comme point vers lequel converger. Dans le climax judiciaire du film, les monologues se suivent, les tensions éclaboussent en rappels à l’ordre, de la part de l’autorité ; les lumières tombent et les figurants disparaissent. D’abord remplie d’un auditoire passionné et chuchoteur, comme le sont souvent les publics des films de procès, la salle de tribunal, dans Furcy, né libre, va progressivement se vider de toute cette substance superflue et se resserrer autour des protagonistes, soient, silencieux, Furcy ; son premier et ultime soutien, l’avocat Gilbert Boucher (Romain Duris) ; leurs adversaires respectifs, et le juge. Dans le crescendo d’une joute verbale supposée fiévreuse par Malik, le film se dévêtit de tout ce qu’il considère comme son « trop » et ne conserve que sa moelle, à savoir le drame tendu, apesanti, d’un homme qui réclame sa liberté, mis au pied du mur face aux sachants et aux mots qui se tiennent entre lui et cette dernière.

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Dans le monde réel, Furcy brisait un interdit par le simple fait de sa démarche devant les tribunaux. Un esclave n’avait pas le droit de se présenter en tant que plaignant devant la Loi, ce privilège étant réservé aux personnes morales, habilitées à penser et à agir, c’est-à-dire aux hommes libres. Par la soudaine envolée stylistique d’un épurement de l’assemblée, fenêtre ouverte, fenêtre fermée, poussière évacuée, Abd Al Malik et Étienne Comar entendent rappeler que la première et, au fond, la seule action nécessaire à Furcy pour recouvrir sa liberté, était ce vol de pouvoir, au tribunal, par lequel Furcy forçait le colon esclavagiste à le regarder dans les yeux et à dialoguer avec lui dans les lieux prévus pour, ne-serait-ce que pour lui dire « non » et « jamais ». Il remettait en lumière sa liberté comme une qualité innée dont il jouissait en bonne intelligence, pour souligner que son absence était une violence, une spoliation, et un choix ; pas seulement l’expression d’une nature du monde où il ne faisait simplement aucun sens de la lui accorder. Ce qui reste aujourd’hui de l’existence de Furcy en est majoritairement le pan légal, fait de virgules et d’états civils, d’alinéas et de locutions latines. Si Malik se montre inspiré en pointant les verdicts légaux comme les moments où son récit s’épanouit et prend forme, s’accomplit dans sa vérité la plus nue, cette décision marche pourtant à contre-sens de ce qu’on a pu voir pendant tout le reste du film, dans lequel des impensés et des clichés (sa relation avec le personnage de Girardot, son amitié complice et souriante avec un esclave à qui il apprenait à haïr les maîtres Lory…) sont venus en amont dissoudre la puissance de l’homme-verbe, celui qui aurait été déclaré, identifié, authentifié par lui-même. (N’aident pas le montage et la cadence abâtardis de la séquence, qui est alors à la fois trop soudaine pour rendre l’épurement progressif et imperceptible, et trop molle pour agir comme un coup de massue).

La vision d’un Furcy tellement individualiste qu’un film dont il est le protagoniste ne peut qu’être absorbé par son personnage, effondré en lui comme au fond d’un trou noir, est belle, très cynique, et sûrement empreinte d’une certaine vérité. Mais elle n’est absolument pas préparée par ce long-métrage, trop cavalier pour voir les aspects à la fois magnifiques et terribles d’un homme qui n’a jamais existé que par et pour le fait d’être libre dans une société d’esclavage (cela impliquant qu’il se donnerait le droit, à son tour, de posséder des esclaves). Avec ses étranges séquences de rêves ou de souvenirs, niaises et évanescentes, Furcy, né libre abime et entaille l’aura de son personnage — qui aurait pu avoir la force visuelle d’une vie matérialisée par la pure volonté d’exister, mais qui en l’état n’a que les oripeaux de l’archétype qu’il incarne : La victime de fait divers légal, trop platement tourmentée, trop limpidement résiliente.

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En 2021, voici comment Olivier Chopin concluait son bel article sur la mémoire de Furcy, lequel rappelait, d’ailleurs, à quel point le deuxième procès illustrait l’avancée des idées abolitionistes dans la magistrature française : « Furcy n’a jamais combattu l’esclavage ni prôné la libération immédiate des esclaves. […] Il ne revendiqua jamais une position de meneur d’une insurrection, quand bien même fût-elle légale, contre le pouvoir esclavagiste, ni ne souleva le moindre argument contre l’institution de l’esclavage devant les juridictions. La maxime Nul n’est esclave en France fut invoquée par le procureur général Dupin et non par les différents avocats de Furcy. Furcy n’est pas un ‘Spartacus noir’ qui aurait résisté par la voie judiciaire. Sa lutte, longue et courageuse, fut avant tout un combat judiciaire personnel contre l’injustice subie par sa mère. Il serait paradoxal de le voir symboliser la lutte pour l’abolitionnisme dans la mémoire de La Réunion du XXIe siècle. […] La place que laissera l’affaire Furcy dans la mémoire post-coloniale n’est pas encore arrêtée et ce d’autant plus que des questions demeurent en suspens ». En attendant que ces interrogations historiques rencontrent un jour des réponses convaincantes, la mémoire post-coloniale réunionnaise devra faire valoir ce qu’elle a déjà à disposition, et prendre conscience qu’elle mérite mieux que des films comme Furcy, né libre. Elle mérite des films qui la rendent plus dense et plus complexe, plus versatile, suffisamment flexible pour accommoder les protagonistes contradictoires et parfois mal-aimables qui ont rythmé la vie publique de la région.

La mémoire des îles où l’enfer de l’esclavage a structuré les vies se languit d’œuvres puissantes, incisives et malignes, qui la pousseraient à devenir plus grande, plus endurante, aussi, plus apte à accueillir en son sein les ignobles tâches aveugles et les dérangeantes zones d’ombre, les différents hors-courses et les divers hors-jeux, les tous petits hommes et les infâmes traîtres, que l’Histoire comprend aussi. Le courage des enragés est une émotion belle et importante, qu’on peut convoquer par de nombreux évènements, dont certains qui ont eu lieu à La Réunion. C’est aussi une émotion relativement facile, qui, de par son aspect consensuel, nous cache souvent les pleins ténèbres de la période coloniale, et détourne notre attention de ce que l’esclavage avait de retors et de profondément insidieux, en plus de ce qu’il avait d’épidermique et d’aberrant pour nous, descendants des suppliciés. L’affaire Furcy est une affaire routinièrement mal-interprétée par ceux qui ne s’y intéressent que de loin, et un long-métrage correctement distribué aurait pu être le lieu parfait pour remettre le projecteur sur les vérités pourtant fascinantes qu’elle nous apprend : les inégalités de droit entre les différentes ethnies exploitées à La Réunion, qui allaient, pendant encore au moins un siècle, mener à des problèmes de coopération et de cohabitation entre groupes (entre les kafs, c’est-à-dire les Noirs, et les malbars, c’est-à-dire les Indiens tamouls). La nécessité, pour certaines des populations les plus écrasées, de désavouer des politiques qui leur seraient pourtant émancipatrices, afin de s’offrir une marge de manœuvre acceptable dans la vie publique. Et l’impossibilité psychologique et sociale, même pour les plus « concernés », à déconstruire le système de classes et de castes ambiant d’une époque, et ce, aussi et surtout quand ils en étaient les premiers à souffrir. Après près de cinquante ans de cinéma, de Mandigo (1975) à Emancipation (2022), passées à regarder l’esclavage de face et de front, sans cligner des yeux, il est peut-être temps que l’imaginaire collectif se mette aussi à le regarder de biais, afin de mieux en voir les écarts et les angles, et de rendre réellement compte de ce qu’il crée aussi, secondairement et par ricochets. L’esclavage dans les colonies, ce n’est pas seulement des histoires d’hommes brisés, par les coups ou par la tâche, c’est aussi celles d’hommes aliénés, de lâches. C’est aussi des espions, des faibles, des bâtards, des bègues et des collabos ; des traumatisés, des sublimés, des illuminés, des pervers et des schizophrènes moraux et raciaux. Ou, en créole, des makros (des maquereaux), des makots (des macauds), des moukats, des bézér d’paké et des manzér d’tangs ; des kapons et des podzéf, des langet-tan-manman, des béz-ton-monmon, et des kit-ta-mere (des nique-ta-mères).

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* Ce rôle-ci, nous devrions plus naturellement le laisser à Lucet Langenier, dit « le maire Kunta Kinté », politicien communiste qui militait pour une plus grande reconnaissance de l’apport du patrimoine noir, malgache et africain de La Réunion, et qui accéda à la tête de la municipalité de Sainte-Suzanne, en 1980.

** Si on souhaite créer une œuvre sur un enflammement, une explosion ou une rébellion, à La Réunion, il vaudrait sans doute mieux adapter l’affaire de la révolte des esclaves de la ville de Saint-Leu, en 1811, menée par les frères Élie, Gilles et Prudent. Celle-ci est citée dans le film.

*** Plutôt bonne idée jusqu’à ce qu’on vienne y ajouter les pages du roman Les Marrons, écrit par le métis Louis-Timagène Houat et documentant la vie des esclaves fugitifs. À part pour faire la preuve que les bonnes recherches ont été menées et que les bons livres ont été lus, sur l’Histoire de La Réunion, ce mélange paraît gratuit.

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