C’était pourtant bien mal embarqué pour le dernier film de Jim Jarmusch, boudé de la Compétition officielle cannoise par Thierry Frémaux, il publiait, mauvais joueur et bougon, une vidéo sur les réseaux sociaux s’en plaignant. Puis, de son prix vénitien et de son Lion d’Or, la presse, principalement étrangère, criait au scandale face à La voix de Hind Rajab de Kaouther Ben Hania reparti lui avec celui d’Argent. Dans cette pseudo-tempête médiatique et ce bashing questionnant, il fallait bien évidemment, et comme toujours, en tirer sa propre opinion. Et une nouvelle fois, le vacarme intempestif fut bien à contre-courant de la grandeur inespérée de ce Father, Mother, Sister, Brother, grand retour inattendu d’un Jarmusch en totale maîtrise à la fois de son sujet (les gestations des conflits familiaux) et de son cinéma (le sens du détail, de l’ironie cynique et d’une mise ne scène hautement brillante) qui délivre ici une leçon de cinéma à ses détracteurs aveuglés par le show voyeuriste de Ben Hania à Venise.

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D’abord, un humour, si particulier que celui de Jarmusch, depuis ses tout débuts avec le duo infernal John Lurie et Richard Edson dans Stranger than Paradise, road movie dépoussiérant le Jules et Jim de Truffaut, puis plus tard, avec le spleen et l’incomparable moue de Bill Murray dans Broken Flowers. L’humour est ici l’un des rares traceurs joignant les 3 récits déconnectés (sur un père, une mère, et une sœur et un frère jumeaux), le film est particulièrement hilarant notamment avec Jeff, le personnage du fils du premier sketch et interprété par un Adam Driver à l’ouest et empreint d’une admiration paternelle hors-sol, pris dans le manège mensongé d’un père se faisant délibérément passer pour un pauvre retraité sans un sou pour jouir des généreux dons pécuniers de son fils, en n’hésitant pas à mettre sens dessus dessous sa propre maison pour feindre la précarité. Tom Waits est ici royal en manipulateur sans vergogne, et Jarmusch s’amusant par la farce grossière à s’attaquer à un trouble psycho-social si commun que l’incapacité des enfants à la critique de ses parents ; ce déconsidéré amour filial empêchant tout légitime blâme envers ses géniteurs, draînant alors généralement une maturité à retardement, et une incapacité d’évolution. Malgré les alertes de sa sœur (interprétée par Mayim Bialik), le pauvre Jeff restera scotché en bonne poire destinée ad vitam à payer les frasques d’un père sans plus aucune retenue (et son départ illico au casino après le départ de ses enfants). Humour donc, mais aussi une merveilleuse direction artistique très libre, on ressent ici toute la latitude offerte par Jarmusch à ses acteurs, une inter-confiance entre directeur et interprète qui amène un souffle d’improvisation, réelle ou d’impression, une liberté de ton, un jeu dans le jeu que l’on retrouvera de suite dans la seconde séquence concentrée sur la « Mother ».

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Car si la connexion Adam Driver et Tom Waits est resplendissante, que dire alors de celle entre Charlotte Rampling, Vicky Krieps et Cate Blanchett poussant le curseur encore d’un échelon. Le schéma alors se répète, une performance d’actrices stratosphériques empoignant un nouveau sujet social et familial qui tape juste, là où le ton est assez acide pour interpeller, mais aussi assez léger pour déconcerter, une facilité à la fois de ce trio à s’amuser du texte de Jarmusch, mais de Jarmusch lui-même à nous faire lire nos propres déviances à travers la tragique simplicité de cette classique cérémonie du thé annuel. Il y a la disposition mathématique et glaçante de ses petits biscuits en pomme empoisonnée, la hiérarchisation maternelle, le conflit emmuré d’un silence pesant entre les sœurs, et le silence, roi des non-dits, ce silence pesant, plastifié dans une éducation rigide, mutique, qui empêche toute évocation des douleurs et des souffrances, une absence mortifère de lien maternel, de toucher, d’expressivité émotionnelle qui rend cette réunion annuelle en événement absent. Il y a dans ce cérémonial le poids de cette éducation judéo-chrétienne qui restreint à son paroxysme le dialogue entre un parent et ses enfants, un devoir de représentativité (imagée donc par ce « tea time ») mais qui n’évoque rien de plus qu’une nécessité théorique. De nouveau, le burlesque en moins, Jarmusch par l’épure de ce plan fixe nous évoque le tragique du lien maternel perdu avec l’appui de ce visage terrible d’inexpressivité, et pourtant, antinomiquement si expressif de Charlotte Rampling.

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De cette troisième partie, Jarmusch retourne à son amour du branché et de l’underground, laissant sa caméra se trémousser au Pigalle Country Club, et sur un périph’ parisien étrangement inspirant, la coolitude à son extrême de cette sœur, de ce frère, jumeaux, et venus débarrasser l’appartement parisien de leurs parents disparus. Il y a donc la mort ici, en unique apparition du film, et de cette disparition, de la poésie des souvenirs, une nostalgie d’une vie décousue, à vif, une vie marquée par un amour déconstruit, et pourtant, indélébile dans la peau de leurs enfants. Une forme très étrange également de douceur et d’un sens de la commémoration, au sol, ici, dans cet appartement vide et sourd, une poésie dans la disparition qui nous rappelle avec un plaisir intact la sidérante beauté de Paterson. Ici l’amour triomphe sur la douleur d’une enfance, on peut l’imager, retors et chaotique, il n’y a plus de hiérarchisation familiale comme dans les deux premiers sketchs, mais bien une forme égalitaire de respect, d’écoute, de bienveillance entre « Sister » et « Brother » : les parents sont ici absents, et les enfants semblent s’être émancipés à travers leur disparition. Nous sommes donc ici bien loin de l’amour aveugle de Adam Driver ou du sur-respect maladif de Cate Blanchett, comme si Jarmusch nous incitait, bien métaphoriquement, à tuer les parents pour s’en dissoudre.
Et oui, avec grâce et humour aiguisé, du pince sans-rire qui détonne et retourne, Jarmusch nous pousse avec une intelligence transperçante à reconsidérer notre lien à nos géniteurs, apprendre non à les détester, ou les oublier, mais à savoir les contester, se détacher de leur jugement moral pour enfin apprendre à mûrir, loin de leurs regards, mais toujours proche de leurs cœurs, un film d’un enfant qui décide enfin de grandir, une nouvelle jeunesse, une nouvelle maturité pour un Jarmusch qui n’arrêtera jamais de nous bousculer là où l’on reste souvent persuadé de ne plus devoir l’être.
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