Ce qui tapisse les luttes

© La Pointe courte © 1994 Agnès Varda et ses enfants – Montage et maquette : Flore Maquin

 

Cannes est un grand buffet de films “à volonté”, où l’on aurait plus d’appétit que de place dans notre estomac — nous, sujets qui pensons, ressentons, éprouvons toute sorte de choses. Il s’agit bien, pendant une dizaine de jours, de mettre de côté ce en quoi l’on croit : le paysage se farde des vomissures publicitaires annuelles, la pyramide des accès prioritaires ne se termine jamais, la surveillance scrute jusqu’au fond de nos sacs. La montée des marches est la patinoire de nos convictions. Elle requiert de nous un costume d’apparat ; si bien que quoi que nous allons voir — drame bourgeois comme fresque sociale du tiers-monde — nous enfilons les oripeaux d’une caste ultra genrée que nous singeons jusqu’à la dernière marche, en tentant de ne pas nous prendre les pieds dans le tapis. Cette année, dans la sélection officielle, on recense une réalisatrice pour six réalisateurs : nous sommes chaleureusement invité·e·s à nous en réjouir. Autant de femmes en compétition, voyez-vous, c’est une première. Ce en quoi nous croyons aussi, surtout, c’est qu’un film que l’on voit se digère, journaliste ou pas, et qu’il serait hasardeux de distribuer en quelques heures les bons et les mauvais points.

Mais dans cette atmosphère grouillante aussi dense et suspecte qu’un pain surprise, où un scandale en chasse toujours un autre, on doit admettre que le cinéma est le seul espoir d’un détachement, d’une paix. Il faut enjamber quelques mensonges pour rejoindre, lorsque les lumières s’éteignent, des propositions de vérité.

Nous nous sommes demandé·e·s ce que les lecteur·ices pourraient avoir envie de lire de cet ailleurs ; comment ne pas faire passer les films en comparution immédiate, et comment ne pas gâcher l’année sur laquelle se répartiront les sorties des films. C’est par de petites touches, par rebonds ; par l’observation de nos punctum, de ce qui nous hante, que nous aborderons les actualités de la Croisette. Nous observons aussi une pensée pour les films à côté desquels nous serons passés, et qui recèlent probablement des qualités multiples.

Ce qui ne vit pas ne peut pas mourir

 

Une fois n’est pas coutume, nous avons décidé d’enfiler nos costumes pour braver le protocole de la cérémonie d’ouverture que beaucoup nous avaient déconseillée. Que les lecteur·ices ne s’y trompent pas : c’est perchés dans le poulailler que nous avons pu apprécier la performance du héros national Edouard Baer, dont l’humour paraissait, de visu, quelque peu défraîchi. Le festival officiellement ouvert par Javier Bardem et Charlotte Gainsbourg, une large partie de l’audience — la plus poudrée — quitte la salle, nous laissant quelque peu pantois quant aux motivations de nos contemporains endimanché·e·s.

 

  

2019 |Copyright 2019 Image Eleven Productions, Inc.

 

Débute alors The Dead don’t die, le treizième long métrage de Jim Jarmusch, fidèle entre les fidèles du festival de Cannes qu’il arpentait déjà au temps où il décrivait brillamment les affres désertiques d’un nihilisme s’étalant sur la jeunesse des années 80 dans Stranger than Paradise (Caméra d’or 1984). Bill Murray et Adam Driver, tous deux policiers à la campagne, s’engouffrent dans les bois au rythme crépusculaire d’une guitare électrique. Ils y débusquent Tom Waits en ermite survivaliste qui ne se prive pas de les insulter copieusement. Sur la route qui les ramène à la ville pourtant leur radio s’enraye. Après cette introduction agréable, le film déploie un programme creux, une variation sur la figure du zombie, bourrée jusqu’à l’indigestion de références sur le genre, et assénant avec lourdeur le sens de sa métaphore. Se succèdent alors une myriade de stars — la photo de famille prenant bien vite les contours du cabinet de figures de cires — soutenant la béance de la narration et l’absence d’amour pour ses personnage qui nous font regretter la paresse de son esthète et dandy créateur.

 

Palpitations

 

2019 © Memento Films Distribution

 

Comédie turgescente, intarissable. Pour le film d’ouverture d’Un Certain Regard, La Femme de mon frère, la Québécoise Monia Chokri, dont le court métrage Quelqu’un d’extraordinaire proposait déjà un beau voyage en tachycardie, nous irrigue encore d’une intrigue au sang chaud. “Un seul être vous manque et tout est dépeuplé”. Que faire quand cet être se trouve être votre frère, qu’il vit sous le même toit que vous, est capable de finir vos phrases et de se déshabiller devant vous sans aucune gène ? La réalisatrice saluait la présence d’un de ses amis dans la salle ; celui qui l’a “faite” en tant qu’actrice, dans la même sélection, du temps des Amours imaginaires. Peut-être son modèle l’a-t-il façonnée aussi en tant que réalisatrice ? Les humeurs en dents de scie des personnages, les extérieurs qui virevoltent, les intérieurs qui implosent. Pour Sophia (Anne-Elisabeth Bossé), fraîchement thésarde, la suite des aventures se compose de remboursement des frais d’étude, des spectres de la maternité et du monde professionnel. Il en est hors de question. Alors, pour dissiper l’ennui et maintenir la tornade éveillée, le montage est une montée d’adrénaline, comme une succession de coups de couteaux qui tailladent les continuités dialoguées et charrient la surprise dans cette farce plutôt légère. Le postérieur de Niels Schneider, ferme et dansant sous son jeans, est filmé avec gourmandise, sans retenue — un certain regard (enfin) sur le corps des tcheums.  

 

Prises de becs

 

 

– Un oiseau petit ? – Non, plutôt grand. – Éteint ? – Non, pas dans cette région. Mais il ne sort que la nuit. Il est plutôt farouche.

 

 

2019 © Victor Jucá

 

Voilà ce qu’est le bacurau, qui donne son nom à un petit village du Nordeste, qui lui-même donne son nom au nouveau film de Kleber Mendonça Filho (Les Bruits de Recife, Aquarius), coréalisé avec Juliano Dornelles. Dans un Brésil du futur proche où les barrages détraquent les écosystèmes et assèchent les réserves d’eau des habitants, un élu local a la fausse bonne idée de faire campagne dans le très négligé village de Bacurau. Un village d’oiseaux farouches mais bien organisés, sorte de village d’Astérix où les habitants sont coutumiers d’une substance qui les rend déterminés et insoumis face à un pouvoir qui tente de les annihiler selon l’adage Shadok : “S’il n’y a pas de solution, alors il n’y a pas de problème”, jusqu’à faire littéralement disparaître le village de la carte officielle. Devant ce film ésotérique aux allures de western décolonial, on ne peut que tracer la perspective funeste du mandat de Bolsonaro, que l’on sait prêt à beaucoup de choses pour nier l’existence des peuples qui gênent le bon déroulement du marché. Mendonça Filho et Dornelles livrent un pendant lumineux au Village des damnés ou au Ruban blanc, dans ce qui relèverait d’un genre nouveau de la science fiction sociale (comme l’avait fait Alice Rohrwacher l’année dernière dans son eucharistique Heureux comme Lazzaro). Des scènes d’agonie augmentées par une appli de traduction portugais / anglais ; un musée historique de la ville qui fera l’histoire de façon insoupçonnée ; une caméra qui frôle, qui plonge, qui sent les événements toujours un peu à l’avance, comme un animal traqué. Le duo de cinéastes convoque une galerie de personnages borderlines ou rebelles, queer ou séniles, noirs ou nudistes — villageois·e·s superbes dont la foi contre l’oppression en fait une bête à sept tête, invincible.

 

Creuse toujours

2019 ©Droits réservés

 

Diligenté en début de festival pour la Quinzaine des réalisateurs, un film ouvre notre appétit de justice sociale par le chaos — car il faut bien le rappeler, il y a 50 ans naissait la Quinzaine des réalisateurs des mouvements sociaux de l’année 68 et de la volonté de ne pas faire entrer les films en compétition. Avec un changement de délégué général (Edouard Waintrop passant le flambeau à Paolo Moretti), peut-être la Quinzaine aspire-t-elle à faire écho à cette révolution ? On va tout péter est un documentaire du Britannique Lech Kowalski, essence raffinée de ce que François Ruffin et Stéphane Brizé n’ont pas encore su faire dans le genre niche de la fable syndicaliste : s’effacer. C’est sur une carpe qui suffoque hors de l’eau que le film commence. Elle est relâchée dans le lac in extremis. Son prédateur, lui, ouvrier dans la Creuse chez l’équipementier automobile de Renault et Peugeot GM&S, aura moins de chance. Kowalski accompagne la fameuse lutte syndicale visant à sauver quelque 270 emplois. Sa patience donne à éprouver la manipulation de la trinité gouvernement/patronat/CRS qui se referme comme une nasse sur les grévistes pour étouffer le mouvement et observer les scissions, sous le regard faussement empathique des journalistes. Puisque nous sommes passés du statut de citoyens à celui de consommateurs, la révolution pourra-t-elle advenir ? Une révolution de consommateurs est-elle possible ? C’est la question que pose ce film, qui dresse également le triste constat d’une ubérisation des cerveaux : face aux cinquantenaires en lutte, les intérimaires (souvent des jeunes) se désintéressent de la justice sociale demandée par les anciens. Kowalski ose les faire entrer en dialogue, comme il ose mettre le doigt sur les doutes des policiers et la terreur à peine voilée des patrons. L’on apprend que des CRS aussi se passionnent pour la pêche. Lorsque les lumières s’allument, devant un parterre de bourgeois aux yeux humides, la vingtaine de grévistes les plus actifs viennent remettre au réalisateur une “palme d’or” forgée et soudée par leurs soins. Un léger sentiment de malaise, la peur d’applaudir comme on va au spectacle, puis la gêne de devoir s’éclipser pour ne pas rater la séance suivante.

 

Orthodoxie de la douceur

 

2019 © Anka Gujabidze

Le regard pétillant d’arrogance dans l’ossature fine d’un visage assuré et androgyne, une silhouette de chat, un sourire confiant. Une romance cryptée entre un jeune génie et son admirateur, alors que le coeur des femmes bat patiemment. L’analogie avec Timothée Chalamet et Armie Hammer dans Call me by your name peut s’arrêter ici ; car là où l’on avait laissé pour bourgeois et opulent le film de Luca Guadagnino, se révèle dans le processus de création de And then we danced toute la complexité de réaliser un tel film aujourd’hui en Géorgie. Il y a cinq ans, une gay pride à Tbilissi avait été le théâtre d’un déchaînement de masse des ultra conservateurs contre les communautés LGBTQ+, faisant 17 blessés et actant le mépris et l’indifférence aux minorités sexuelles du pays. Levan Akin, Suédois d’origine géorgienne, a donc décidé de réagir en tournant ce film dans la discrétion, dont beaucoup de contributeurs et techniciens sur place se sont protégés derrière l’étiquette “anonyme” lors du générique de fin. Il touche la Géorgie dans son ADN en situant son histoire d’amour à l’Ensemble National de Géorgie, où les danseur·euse·s s’appliquent à danser à la perfection les chorégraphies traditionnelles séculaires. Dans un classicisme sensuel, And then we danced développe la relation d’amour de deux danseurs, d’abord rivaux, en déconstruisant le socle viriliste sur lequel repose la pratique de la danse en Géorgie (qui, d’après les dialogues du film fut autrefois plus souple et féminine). Levan Akin est délicat avec les corps, et ne réussit pas que les scènes de danse : des pas empruntés lorsqu’on pénètre dans une chambre pour la première fois à l’inconnue qui replace le col de chemise du jeune homme dans un bus ; le regard compatissant d’un vieux chien. Le gros plan d’une grenade que l’on tranche succède à un plan séquence familial qui résonne comme une longue caresse.

 

 

Article coécrit avec Anna Bloom

Nos papiers sur le festival de Cannes sont à suivre ces prochains jours sur Culturopoing.com

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