Bill Morrison – “Dawson City, le temps suspendu”

Nous sommes en 1978, à Dawson City, dans le Yukon au Canada. Le pasteur pentecôtiste et conseiller municipal Frank Barrett creuse dans le sol avec sa pelleteuse, participant au chantier de construction d’un nouveau centre de loisir, lorsqu’il découvre, ensevelies sous l’épaisse couche de glace, plusieurs centaines de bobines de vieux films tournés à l’époque du cinéma muet. Comment se sont-elles retrouvées là, abandonnées et congelées dans le permafrost à l’emplacement de ce qui semble être une ancienne piscine ? Comment expliquer leur présence dans le sol de Dawson, petite bourgade canadienne qui, en 1978, compte moins de 1000 habitants ?

Réalisé en 2016, le documentaire Dawson City, Le Temps suspendu raconte l’histoire extraordinaire de cette découverte. Et pour nous donner le fin mot de l’énigme sur cette petite cinémathèque ensevelie dans la glace, le film de Bill Morrison invite ses spectateurs à un voyage dans le temps à travers des archives, grâce aux pouvoirs magiques de la photographie et du cinéma.

Les connaisseurs de l’histoire américaine le savent autant que les cinéphiles ou les lecteurs de Lucky Luke : avant d’être le théâtre de l’étrange découverte du Pasteur Barret, Dawson City fut un haut lieu de la ruée vers l’or, au tournant du XIXème et du XXème siècle. Créée en 1896 par Joseph Ladue, un orpailleur sagace et expérimenté, la ville se développa au départ à une vitesse exponentielle. En 1898, elle comptait une population de près de 40 000 habitants, principalement des hommes, hantés par le rêve de faire fortune. Pour les divertir, on construisit en un temps record bars, restaurants, maisons closes, théâtres et … cinémas.

Le film de Bill Morrison illustre  l’extraordinaire fécondité des rapports entre histoire et cinéma, histoire et photographie. Utilisant habilement toutes les ressources visuelles dont il peut disposer –depuis les photos d’Eric Hegg qui, à partir de 1897, immortalisa la ruée vers l’or du Yucatan jusqu’au  film de Chaplin tourné en 1925 dont des plans fameux dans la montagne nous font ressentir l’immensité glacée qu’ont dû braver tous ces hommes assoiffés d’or- Bill Morrison nous restitue l’ambiance et l’histoire de Dawson : depuis sa croissance exponentielle au moment de sa création jusqu’à son abandon progressif pendant la première moitié du XXème siècle. Ce travail sur les archives est notamment valorisé par l’absence de voix-off, remplacée par des sous-titres pédagogiques et une musique remarquable, aussi planante qu’envoûtante  signé Alex Somers.

Mais ce sont les nombreux extraits des 533 bobines de films exhumés dans la glace qui bouleversent le plus : ces vestiges de 372 films muets exercent un étrange pouvoir de fascination. D’abord parce qu’endommagés par l’eau, ils conservent, malgré une restauration minutieuse, des défauts caractéristiques qui obstruent par moment des parties des images mais en accentuent la poésie.

Plus généralement, en découvrant ces extraits, on repense aux remarques que Jean Renoir faisait dans les années 60 dans plusieurs interviews qu’il donna notamment à Eric Rohmer ou à Jacques Rivette : « Regardons  la photographie des films primitifs, la photographie de L’attaque du train, le premier western américain, ou la photo des films de Max Linder, c’est en général superbe, des contrastes insensés […] A l’heure actuelle, la photographie de beaucoup de films est très belle, très léchée et elle imite très bien la nature mais elle est d’une banalité et d’un ennui parfait ». Selon Renoir, plus la technique cinématographique s’améliore et plus la magie du cinéma ou ce qu’il appelle « le génie du cinéma » semble disparaître. De manière générale, plus l’art s’approche de la perfection et du réalisme et plus il devient décadent. En comparant les superproductions ennuyeuses du Hollywood contemporain au regard de l’étrange beauté qui émane de fragments de films muets tournés dans les années 1910, conservés par un hasard magique dans les sols gelés de Dawson, on lui donnera à coup sûr raison.

Le danger qui guette régulièrement le documentaire, c’est d’adopter toujours la même construction sage et linéaire intercalant platement images d’archives et interviews. C’est tout le contraire qui se produit avec Dawson City, le temps suspendu. Si le travail magnifique de Bill Morrisson est un parfait antidote à cette routine c’est qu’il est expérimental et poétique : hypnotisé qu’il est par les mètres de pellicules qui lui font face et par les mémoires anonymes retrouvées, il transmet cette fascination de minute en minute déclenchant une émotion folle. Cette matière, il la fait sienne dans des partis pris saisissants, métamorphosant son film en expérience métaphysique, en bouleversante symphonie du temps.  C’est aussi de nous que parlent ces images restituées à demi effacées, de nos existences intenses et fugitives et des traces que nous laissons.

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A propos de Guillaume GOUJET

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