Dans le mythe crétois, Athènes doit livrer ses enfants au Minotaure pour préserver la paix avec Minos. Neuf ans après Faute d’amour, Andreï Zviaguintsev filme une Russie qui les réclame aujourd’hui. Jamais dans sa carrière le réalisateur n’avait visé la verticale du pouvoir aussi frontalement. En 2022, Gleb, homme d’affaires opulent et conseiller municipal qui répond au pouvoir fédéral, vit avec sa femme Galina et leur fils dans une petite ville anonyme de province. Tout bascule lorsque le Kremlin exige de lui une liste d’employés à envoyer au front. L’entrepreneur devient celui qui choisit ceux qui seront livrés au labyrinthe de la guerre, au cœur d’un système oligarchique qui tient debout en se nourrissant du sang versé pour maintenir sa domination.
Le Festival Lumière 2026 présentait Minotaure en avant-première française, en présence d’un cinéaste exilé volontaire, officiellement catégorisé agent de l’étranger par Moscou, qui y a réaffirmé l’urgence de son film. Grand prix à Cannes en mai dernier, Minotaure retrouve la noirceur de Léviathan et le goût du mythe, toutefois sans Oleg Neguine, scénariste historique du réalisateur, resté en Russie. Simon Liachenko cosigne cette adaptation libre de La Femme infidèle [1969] de Claude Chabrol, portée par une coproduction financée majoritairement par la France, avec des partenaires allemands et lettons.
Par ailleurs, le métrage met en scène une infidélité, celle de Galina, qui vient fissurer la maisonnée, du moins à en croire Gleb. C’est à travers le regard de ce dernier que Minotaure donne à voir une nation russe enfermée dans le prisme de la trahison ukrainienne. Quant à la violence qui en découle, personne n’aura à en répondre au sein du régime de Poutine.

©️ MK Productions, CG Cinéma
Il n’échappera à personne qu’Andreï Zviaguintsev est l’un des cinéastes les plus habités par les dérives de son pays natal. Originaire de Novossibirsk, il est avant tout un metteur en scène de la cellule familiale, là où surgit chez lui le dévoiement. Dès Le Retour [2003], Lion d’or à la Mostra de Venise, un père qui réapparaît après des années d’absence et impose l’ordre à ses fils annonce savamment Vladimir Poutine. Venu faire peser une chape de plomb sur le territoire après les années Eltsine, il est la réponse au chaos d’une Russie qui a vu prospérer ses oligarques et sa mafia. Ce même Poutine félicite le réalisateur, y voit un ambassadeur et immortalise leur rencontre lors d’une visite des studios Mosfilm dans la capitale.
Validé par le pouvoir et financé à environ un tiers par le ministère de la culture, Zviaguintsev peut produire son chef-d’œuvre Léviathan [2014]. Une charge radicale contre une corruption cauchemardesque et une influence autoritaire et immorale de l’Église orthodoxe. Le choc est si rude pour les autorités que Faute d’amour [2017] se monte trois ans plus tard sans les subventions de l’État, en coproduction européenne et russe. En 2026, quatre ans après l’invasion du sol ukrainien, nouvelle guerre qui vient réaffirmer le pouvoir en place, Minotaure scelle une séparation devenue irrémédiable. La fronde est immense à l’égard du pouvoir autocratique que le cinéaste a longuement étudié et qui se sent désormais menacé.

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Dans une fresque millimétrée qui fait la part belle à la mythologie, les rouages opaques du pouvoir sont centraux. Et tout débute dans la demeure de ce chef d’entreprise a priori banal et solennel. Le jeu de lumière des premières séquences surcadre la famille dans des bleus âpres et des orangés. Il met en valeur cette maison de verre et de bois de pin, claire et ébène à la fois, nichée dans les forêts lettones aux abords de Riga pour reproduire la Russie, dont la sombre élégance n’a d’égale que sa beauté magnétique. Subtilement, la violence s’installe. La bascule suinte à travers des cadres d’abord idylliques et transparents, qui enferment peu à peu les personnages et ce couple fascinant. Cette villa isolée dans les bois devient alors le temple de l’opulence et de la lâcheté morale de ces élites.
D’emblée, la direction d’acteurs de Zviaguintsev frappe par sa clairvoyance et sa délicatesse. Dmitri Mazourov brille par sa nuance et dépeint toute la complexité perfide de Gleb. Néanmoins, c’est bien Iris Lebedeva qui incarne la maestria du métrage, par ses silences et ses regards, au service d’un scénario d’une grande justesse. Galina est une femme-trophée à la périphérie de l’action, véritable gouvernante de la villa. Son avis et sa personnalité n’ont que si peu d’importance dans cette Russie du paraître et de la fausse modestie. Son rôle cristallise le système du Kremlin et son statu quo. Cette famille vit dans une bulle de verre et se croit maîtresse des destins, quand le film évoque très vite la fuite du Russe moyen à l’étranger pour éviter la mobilisation. Ce sujet, pourtant central pour Gleb, est balayé entre les murs du cocon familial dont l’absence de communication est conjointement liée à leur statut dans cette société. Elle les condamne à être les complices passifs d’un système qui doit se nourrir du sacrifice.

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Pour autant, l’acuité formelle du film et la dureté de ses motifs ne relèvent pas d’une simple facilité stylistique. Elles constituent le cœur même d’une mise en scène frondeuse, chère au cinéaste, qui refuse toute complaisance. Et si le glissement vers le thriller policier peut paraître escarpé, à mesure que le piège se referme sur l’amant et la vengeance clinique de Gleb, ce renversement prend tout son sens lorsqu’on apparente la violence du mari à celle de la Russie envers l’Ukraine. C’est le refus de voir l’autre s’émanciper, ne serait-ce que mentionner ses désirs et ses envies d’ailleurs. La machine doit broyer les individus et les pays vassaux.
Au terme du récit, ce sont les conséquences qui façonnent les derniers instants bouleversants de Minotaure. L’ancien chef de la sécurité, qui avait aidé Gleb à retrouver l’amant avant que ce dernier ne l’envoie mourir au front, voit son affiche commémorative déjà remplacée. Dans la Russie de Poutine, Thésée est absent, tout comme les contre-pouvoirs. Et les oligarques n’ont qu’à regarder le spectacle d’un œil fasciné qui masque une peur réelle. Dans cette somptueuse séquence finale, la famille observe depuis le hublot les nuages qui font fatalement écho aux bombes larguées sur Kiev.
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