Il est des films qui ressemblent à des brasiers, consumant, détruisant tout sur leur passage : leurs personnages, les lieux dans lesquels ils se débattent, les valeurs qu’ils portent, les normes qui les limitent. De ce feu naît une apocalypse balbutiante, vouée à prendre de l’envergure, à rogner les moindres bribes d’espoir qui pourrait rester. On appelle cela le nihilisme, et la réécriture de Resident Evil réalisé par le petit prodige Zach Cregger (Barbare [2022] et Evanouis [2025]) s’inscrit pleinement dans cet univers interlope dans lequel le réel se dissout jusqu’à toucher une forme d’abstraction cauchemardesque sidérante de noirceur.
Ceci est d’autant plus surprenant que le long métrage commence presque avec légèreté, comme une farce sociale vaguement grinçante, suivant la trajectoire de Bryan (Austin Abrams, excellent acteur que l’on avait déjà croisé chez Cregger dans un rôle plus secondaire d’Evanouis), livreur médical malchanceux et un peu pied-nickelé, perdu dans un hôpital surchargé à le recherche d’une signature pour le colis organique qu’il vient de déposer. Dépassé par la désorganisation du centre hospitalier anormalement bondé, il s’apprête à partir quand une responsable médicale le réquisitionne pour livrer un sac réfrigéré à l’hôpital de Raccoon City, ville perdue dans les montagnes du Colorado. Le trajet, parsemé d’êtres zombifiés et/ou monstrueux, va progressivement se transformer en calvaire, d’abord cantonné aux alentours d’une ferme blottie dans la ouate trompeuse d’une neige immaculée avant de se généraliser à l’espace de la ville, transformée en une sorte d’enfer boschien.

Bryan, simple quidan (A. Abrams) (©Metropolitan FilmExport)
Cette contamination du mal, fondant ce récit d’une viralité mortifère menant l’humanité (dans toutes les acceptions du terme) à son extinction et que le seul personnage de Bryan a les moyens matériels de combattre avec le contenu du colis qu’il transporte, fait tache d’huile sur la progression narrative elle-même, chaque séquence menant à une étrangeté, une menace, littéralement une horreur décuplées. Le talent d’écriture de Zach Cregger s’inscrit dans cette logique invasive, chaque étape de son scénario grignotant les repères logiques d’une réalité tangible. De ce point de vue, cette nouvelle mouture de Resident Evil n’est pas sans évoquer, étonnamment, celle de l’After Hours de Martin Scorsese (1985), avec lequel Cregger partage l’enlisement de son personnage dans l’épaisseur d’une seule nuit aboutissant à un cauchemar éveillé et sans issue. L’adaptation, assez fidèle à l’atmosphère du jeu vidéo originel, ne se départit pas d’un humour très efficace, dans un premier temps burlesque ; la longue séquence de la ferme perdue au beau milieu de la campagne enneigée alterne moments réellement terrifiants et gags primitifs prévisibles puisque déjà vus chez les grands héros du comique corporel (et peut-être franchement hilarants pour cette raison même). La présence du rire dans ce Resident Evil a moins pour fonction de désamorcer la noirceur de l’enfer à suivre que de la rendre justement encore plus épouvantable, le burlesque (d’autant plus lorsqu’il joue sur des notes macabres) pouvant être considéré comme un revers comique de l’horreur gore par la mise à l’épreuve du corps qui s’y joue (le Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper [1974] l’avait bel et bien prouvé). La gaucherie de Bryan, qui le ravale dans la première partie du film au rang de simple quidam, permettant ainsi une identification immédiate avec le personnage, mène à sa métamorphose progressive, d’abord en héros (certes inefficace) puis en une monstruosité qui touche de toute manière la totalité de la population. Ou le corps maladroit, et en cela humain, devenant progressivement un corps plus adroit mais meurtrier et déshumanisé.

Un personnage en enfer (A. Abrams) (©Metropolitan FilmExport)
Revenons aux monstres de ce Resident Evil, parmi les plus impressionnants qu’on ait pu voir sur un écran de cinéma depuis longtemps. Outre leur férocité et leur difformité parfois héritières d’une certaine esthétique grotesque eighties (la ferme dans la neige n’est-elle pas par ailleurs une réactualisation du centre de recherche de The Thing [John Carpenter, 1982], duquel la forme extraterrestre qu’il cantonnait alors entre ses murs se serait échappée ?), ils frappent l’esprit par leur manière d’assembler divers corps, décompositions devenant recompositions d’assemblages de bras et de jambes mêlés, chimères perturbantes qui ont également eu creux les caractéristiques d’une aberrante communauté baroque, presque d’une famille dysfonctionnelle avançant ensemble dans un élan agressivement cannibale. Ces monstres parachèvent ainsi le regard sur une entente familiale foulée au pied, nécessairement condamnée par le glissement progressif du film sur sa pente nihiliste.
Deux plans, apparemment anecdotiques, plutôt rapides, représentent les clés de cette perdition. Le premier prend place dans la ferme où Bryan tente de sécuriser sa vie : alors qu’il est attaqué par les propriétaires contaminés du lieu, la caméra glisse subrepticement sur une photo du couple alors en paix, personnes âgées respirant la quiétude et la lumière. Ou quand la mise en scène de Cregger crée un avant/après au sein même d’un plan dans lequel le réalisateur acte le triomphe de la noirceur. Le second passage se déroule dans un parking souterrain de Raccoon City ; Bryan, planqué, voit sur la lunette arrière d’une voiture un autocollant montrant le dessin d’une petite famille et de son chien (renvoyant à celui des vieux fermiers, lui-même renvoyant aux chiens de traîneau de The Thing), ceci alors même qu’il se questionne sur une paternité prochaine qui fait houleusement débat dans son couple en équilibre précaire. Les larmes qui suivent directement la vision de ce dessin s’imprègnent d’une lucidité terrible : à cet alliance de personnes s’aimant les unes les autres succèderont définitivement les bras et jambes de monstres ressemblant à une mort certaine en marche et agrégeant finalement certainement les mêmes personnes déshumanisées.

Monstruosité amalgamant bras et jambes (©Metropolitan FilmExport)
En renouant avec l’atmosphère poisseuse du jeu, ce reboot de la franchise Resident Evil, abandonnant l’esthétique kung-fu tape-à-l’oeil de ce sacré chenapan de Paul W. S. Anderson, ne fait rien de moins que de ressusciter une horreur viscérale traumatisante et non dénuée d’une charge tragique d’autant plus inattendue qu’elle s’inscrit au sein d’un récit ne rechignant pas aux élans grand-guignolesques volontairement comiques. Les âmes sensibles s’abstiendront, les autres seront en droit de trouver ce film formidablement bien écrit et troussé.
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