Lucio Fulci -“Selle d’argent”

La sortie en combo DVD/BLU RAY de Selle d’argent chez nos amis d’Artus est un petit événement, pas tant pour ses qualités artistiques (réelles) que pour la rareté du film, totalement inédit dans nos contrées.

Tourné en 1977 à une époque où le western n’est plus qu’une histoire ancienne en Italie, à l’exception de quelques incursions mémorables comme Keoma ou Manaja l’homme à la hâche, Selle d’Argent nous parvient avec une mauvaise réputation, son bide retentissant en Italie n’étant pas étranger.

Pourtant, le film mérite une attention particulière et n’a rien d’une œuvrette anecdotique juste exhumée, destinée à compléter la collection des aficionados de Lucio Fulci. L’histoire ne brille certes pas par son originalité.

Roy Blood, assiste à l’assassinat de son père par un tueur à la solde du riche propriétaire Thomas Barnett. Mais le garçon ramasse l’arme de son père, abat dans le dos le meurtrier et emporte sa selle d’argent. Quelques années plus tard, Roy est devenu un valeureux chasseur de primes. Sa route va croiser celle de Thomas Barrett. Il sauve un enfant de l’agression d’un tueur masqué qui n’est autre que le neveu de Barrett. Victime d’une machination, il va trouver néanmoins l’occasion de se venger.

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Lucio Fulci a réalisé le film à une période difficile de sa vie où il enchaîna quelques échecs commerciaux injustes, à l’instar du magnifique L’emmurée vivante réalisé la même année. On sent qu’il se cherche, qu’il tourne le dos à la violence qui n’a pourtant pas encore fait sa réputation pour adopter un style plus classique abandonnant ses effets de signature.

 

Selle d’argent semble avant tout un projet entièrement focalisé autour de la personnalité de Giuliano Gemma, comédien phare du western, de la série des Ringo jusqu’au très beau Adios California de Michele Lupo sorti au même moment.

Le sémillant acteur vampirise le film au point d’éclipser la personnalité de Lucio Fulci dont on ne retrouve que par intermittence son style visuel viscéral et son gout pour la violence exacerbée. Il saute, bondit, fait des triples sauts périlleux, se roule par terre et tire comme un Dieu. Une ambiance ludique se déploie, aux antipodes des deux autres westerns de Fulci, le crépusculaire Temps du massacre et le psychédélique Les quatre de l’apocalypse. Est-ce donc un pur véhicule pour une star qui cadenasse toute ambition personnelle d’un auteur qui se cherche ? Ce western familial permet néanmoins de remettre en selle le cinéaste et de prouver sa capacité d’épouser une forme académique, proche du cinéma américain.

Variation lointaine de L’homme des vallées perdues de George Stevens, avec sa thématique autour de la paternité, Selle d’Argent souffre d’un scénario bancal avec ses facilités et ses incohérences… Comment les mercenaires mexicains parviennent-ils à retrouver l’enfant recueilli par les religieux? Comment se fait-il qu’en un sourire et une explication rapide Mlle Barrett tombe sous le charme de Roy Blood censé avoir kidnappé son frère ? Faisons preuve d’indulgence pour avaler les couleuvres d’un scénario construit autour d’une machination dont on devine rapidement les tenants et aboutissants.

Le scénariste Adrian Bolzoni, qui a travaillé sur Pour une poignée de dollars, Ton vice est une chambre close dont moi seul ai la clé ou encore Un flic voit rouge, n’est pas un débutant, mais un mercenaire s’adaptant avec facilité à tous les genres. Loin d’être novice, il parsème néanmoins la dramaturgie de lourdeurs symboliques, d’ellipses parfois incongrues. Mais ce manque de cohésion globale, ce flottement narratif, accentue paradoxalement son atmosphère dilettante et attachante.

Le talent de Lucio Fulci éclate dans les moments de cruautés, atténués certes par une représentation graphique soft, à l’image de la scène où l’enfant se fait fouetter. Si le hors-champ s’impose, cette absence de complaisance sied parfaitement à ce film  qui réussit ce que Fulci avait partiellement raté avec Croc blanc, trop violent pour s’adresser à toute la famille et trop naïf pour plaire aux admirateurs du roman de Jack London.

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Dans son indispensable ouvrage, Il était une fois le western européen, Jean François Giré évoque le film dans ces termes un peu sévères  : « Esthétique (la photographie est soignée), psychologie et musique, semblent retourner aux sources du western américain traditionnel dans ce qu’il a de plus aseptisé ». Tout est une question de point de vue. Selle d’argent s’éloigne de l’esprit des westerns standards de ses compatriotes afin de délivrer une œuvre de facture classique, remarquablement filmée, évitant l’utilisation du zoom et de la caméra portée à l’épaule qui lui ont valu tant de critiques négatives.

Les acteurs sont très bien dirigés, à commencer par Giuliano Gemma. Les seconds rôles, y compris les méchants, s’éloignent de la galerie de freaks dont certains spécialistes, à commencer par Enzo G. Castellari et Sergio Leone, sont coutumiers. Geoffrey Lewis apporte une décontraction bienvenue sans en faire des tonnes, contrairement à la musique au banjo venant souligner chacune de ses apparitions.

En dépit de l’étroitesse du budget et du caractère mineur de l’ensemble, Selle d’argent demeure un western ludique et désuet, valorisé par les somptueux décors naturels et la chaleureuse photographie de Sergio Salvati qui accomplira des miracles l’année suivante avec L’enfer de zombies, véritable tournant dans la carrière de Lucio Fulci, devenant ainsi, le pape du cinéma gore alors que sa filmographie est on ne peut plus éclectique.

Le combo dvd/blu ray est agrémenté de bonus intéressants à commencer par une interview de Giuliano Gemma, du compositeur Fabio Frizzi et du monteur Bruno Micheli. Les interventions de Lionel Grenier et d’Alain petit sont à la fois pertinentes et complémentaires. Et en extra, on pourra apprécier l’intro prévue en sépia.

(ITA-1978) de Lucio Fulci avec Giuliano Gemma, Ettore Manni, Geoffrey Lewis

Sella d’argento, le western familial de Lucio Fulci, par Lionel Grenier

  • L’homme à la selle d’argent, par Alain Petit
  • A toute bride, entretien avec Giuliano Gemma et Fabio Frizzi
  • Dans la salle de montage, entretien avec Bruno Micheli
  • Prologue teinté
  • Diaporama d’affiches et de photos
  • Film-annonce original

A propos de Emmanuel Le Gagne

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