L’un des mérites de certains éditeurs est de permettre de réparer certaines injustices, de redécouvrir des films qui ont été mal vus, ou pire, pas vus du tout. Avec le temps, la mémoire finit par nous jouer des tours, accolant à certaines œuvres des mauvaises réputations infondées. La Saignée draine une aura de pur bis racoleur et fauché, aux côtés d’autres raretés comme L’Insolent ou Mesrine. La présence de Claude Mulot derrière la caméra n’est sans doute pas étrangère à ce mépris condescendant dont ont fait preuve les critiques de l’époque. Rien d’étonnant cela dit. Le manque d’ouverture lié à des réflexes conservateurs a induit en erreur bien des cinéphiles avertis, perturbés voire choqués par des mises en scène audacieuses, expérimentant tout et n’importe quoi au-delà de la bienséance.

Alors oui, tout n’est pas parfait dans La Saignée, geste fou d’un rêveur qui tente d’exploser les frontières d’un cinéma français étriqué. Cet illuminé égaré, inconscient, n’a pas eu la lucidité d’un Jean-Pierre Melville qui a su bousculer les règles tout en gardant un esprit bien français.

Claude Mulot a visé haut, trop haut sans doute. Son film transpire l’amour des genres, sa sincérité déborde du cadre. Toutes les maladresses sont pardonnées, balayées d’un revers de la main, ne serait-ce que pour les fulgurances visuelles qui électrisent La Saignée, drame poignant issu de l’esprit d’un écorché vif.

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Dès les premières images, le sentiment de découvrir une œuvre singulière et fragile se fait saisissant. Le renvoi à une mythologie du film noir agit comme une immersion direct à l’épicentre d’un  film qui ne se la raconte pas, qui traite frontalement son sujet sans prendre de gants. En moins de 10 minutes, Claude Mulot se réapproprie les codes d’un genre au service d’une mise en scène tendue, faisant un pont entre la rigueur des maîtres et le désir d’innover, d’introduire du maniérisme propre au cinéma européen en vogue. D’où cette étrangeté dans la composition des plans. Les brusques raccords sur les visages, la caméra qui s’élève produisant une force cinétique et le montage syncopé parfois en décalage avec l’action révèlent une ambition inédite. Claude Mulot,  en élève doué et fougueux, après le formidable La Rose écorchée, rêve de devenir un vrai cinéaste, un conteur audacieux. Il est épaulé par des techniciens remarquables à commencer par le vétéran Roger Feloux, le directeur de la photographie qui compose des cadrages très inventifs.

L’action débute aux Etats-Unis, se reposant sur une structure classique d’un polar fantasmant un cinéma loin de chez nous, pour mieux y revenir par la suite. Un serveur d’un restaurant surgit au mauvais endroit au mauvais moment. Témoin gênant d’un meurtre orchestré par un parrain de la pègre, Thomas Chanard quitte brutalement New York et retourne dans son village natal, Cayeux-sur-Mer, situé quelque part en Picardie proche de la Manche. Le retour de l’enfant prodigue (enfin infortuné)en France, dans son petit village natal près de la mer en Normandie, va provoquer un séisme au sein d’une communauté visiblement contrariée. L’arrivée de ce revenant, deux ans plus tard, n’enchante guère les notables de la paisible bourgade. Le magnat du village, Langevin, a un fils qui vit avec Catherine, l’ex-petite amie de Thomas qui tomba enceinte quelques mois avant son départ.

Une situation inextricable pour Thomas qui ignore qu’il est le père de l’enfant. Le mélodrame, au cœur du récit, est pourtant supplanté par un autre genre, qui explose aux yeux, qui dévore le cadre jusqu’au moindre recoin : le western, et pour être plus précis, le western européen. Thomas est suivi, dans sa fuite, par deux hommes: un flic chargé de le reconduire aux Etats-Unis pour témoigner et un tueur à gages engagé pour l’abattre.

Comment ne pas penser au Retour de Ringo de Duccio Tessari, inspiré lui-même de LOdyssée d’Homère, soit le retour d’Ulysse chez les siens ? A cette différence énorme que Thomas n’a rien d’un héros, il est juste une victime, un homme fragile, scellé par un destin tragique. Une sorte de pierrot de la lune mélancolique ayant intégré la fatalité d’un parcours sans rémission.

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Cette incursion viscérale au cœur du western reprend les figures emblématiques du genre tant au niveau des personnages, du récit, du style visuel que de l’utilisation des décors.La longue séquence éprouvante dans le sable boueux près de l’océan rappelle immanquablement le passage à tabac de Django dans le film éponyme. L’influence de Sergio Corbucci s’avère d’ailleurs très prégnante grâce au travail du chef opérateur.

Le casting participe à cette connivence: les comédiens ne sont pas exceptionnels, mais sont pris pour leurs atouts physiques, leur gueules incroyables de seconds couteaux, à commencer par le flic et le chasseur de primes (appelons-le ainsi), respectivement Gabriel Tinti et Charles Southwood. Ces deux acteurs au jeu monolithique n’ont pas été engagés par hasard. Charles Southwood, qui retrouvera Claude Mulot pour Profession : aventuriers, est une figure exclusive du western italien en 1971, apparaissant dans Roy Colt Winchester de Mario Bava et surtout dans l’excellent Django préparez votre cercueil de Giuliano Carmineo. La carrière de l’italien Gabriele Tinti est plus riche et éclectique, mais on l’a aperçu dans Le retour de Django et Les canons de Cordoba.

Ils incarnent tous deux les anti héros cyniques du western européen, observant les bassesses de la petite bourgeoisie française, très éloignée de leur mode de vie, ancré dans un climat de violence permanent. Presque familiers, ils nous semblent sympathiques comparé à l’hypocrisie ambiante qui règne dans le village mortifère, pas si éloigné des trous perdus du Far-West. On retrouve la lâcheté des autochtones s’en prenant à l’étranger, le bar qui ressemble à un saloon et enfin la violence sournoise qui contamine un récit se bouclant par une fin pessimiste.

Claude Mulot glisse du thriller classique au western baroque avec talent, le mélange des influences servant à merveille le récit poignant de cette descente aux enfers d’un monsieur tout le monde.

Ce travail de faussaire est transcendé par des moments de grâce, un désir de  créer une oeuvre personnelle en transposant des univers antinomiques dans un cadre géographique pittoresque: le nord de la France. Il parvient, au détour d’une séquence remarquable, à imposer un style, une vision de cinéaste lors d’une scène, rassemblement du clan Langevin autour d’un dîner. Au milieu d’hommes attablés, filmés vulgairement, seule une femme est présente, Catherine.  Celle-ci est isolée. Les plans d’ensemble l’excluent. Le regard caméra peut être perçu comme un plan subjectif où Catherine observe la dépravation de ses horribles personnages. Un mur de séparation dans une société encore dominée par le patriarcat accapare notre point de vue. Claude Mulot édifie cette situation par des moyens purement cinématographiques. Il est possible qu’en amont la séquence ne fut pas pensée dans ce sens, liée au fait que l’actrice n’était pas présente sur le tournage à ce moment. Mais l’effet est troublant. Elle ne participe pas à la discussion de ces mâles dépossédés de leur virilité avec l’arrivée de Thomas et des deux étrangers.

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Cette critique féroce de la bêtise humaine prend toute son ampleur dans l’épilogue désenchanté.Les innocents aux mains propres finissent toujours par payer dès lors qu’ils ne se plient pas aux règles d’un monde corrompu. On n’oubliera pas de sitôt le visage d’ange de Bruno Pradal, comédien remarquable qui prête ses traits à Thomas, dont la carrière éclair est regrettable ni le fait que Claude Mulot n’ait pas eu la reconnaissance méritée pour cet excellent film, l’obligeant à se reconvertir dans le X et à cachetonner pour des productions bien moins ambitieuses.

La copie restaurée est magnifique. Encore une fois, Le Chat qui fume réalise un travail remarquable permettant notamment d’apprécier la musique de Eddie Vartan (frère de Sylvie), sous influence Luis Bacalov, isolée sur une piste. Sinon, l’éditeur a réuni pour des interview quelques personnalités présentes sur le film: le producteur Edgar Oppenheimer, les régisseurs et assistants Hubert et George Baumann, le comédien Gérard Croce, le caméraman Jacques Assuérus et l’assistant réalisateur Didier-Philippe Gérard, plus connu pour ses films pornographiques sous le nom de Michel Barny. Cerise sur le gâteau, un délicieux document d’époque, le tournage du film, montre un Claude Mulot, âgé de 29 ans, totalement investit dans son projet.

 

 

 

 

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