Que reste-t-il d’un film après l’avoir vu ? Quels sédiments dépose-t-il dans nos mémoires jusqu’à se fondre à notre vécu intime ? Marguerite Duras écrit dans Les Yeux verts : « Il y a des films qui restent, il y a des films qui se dissipent dans les heures qui suivent leur vision. C’est comme ça que je sais être allée au cinéma : le lendemain, ce qu’est devenu pour moi le film vu la veille, son état après la nuit, c’est le film que j’aurai vu. Quelquefois, des films se déclarent deux mois après. La plupart des films se perdent. Il y a des films qui ne bougent plus, comme, pour moi, le premier American Graffiti (G. Lucas, 1973) dès que je l’ai vu jusqu’à aujourd’hui, une joie : cinéma comme on dit : musique. »[1]

Quelle est la musique de Burning? Littéralement, celle de Miles Davis et le thème d’Ascenseur pour l’échafaud (Louis Malle, 1958) qui réunit les trois protagonistes dans le crépuscule tombant à la frontière des deux Corées. Jongsu, livreur à Séoul et aspirant écrivain, voit débarquer dans la ferme de son père la Porsche qui réunit Haemi, ancienne camarade de classe alors ignorée et redécouverte intimement après une rencontre fortuite et Ben, dilettante aisé et sûr de lui, béguin surprise d’Haemi de retour d’un voyage en Afrique. Haemi se laisse emporter dans une danse d’une rare intensité où se mêlent  sensualité et émotion en cet instant de grâce fragile. Lee Chang-dong explique : « Cette scène réunit tous les éléments de la vie, le drapeau qui flotte au vent représente l’idéologie, il y a le crépuscule, l’odeur de la bouse de vache, un croissant de lune, les mauvaises herbes, la musique de Miles Davis, le beau corps nu d’une femme, tout ce qui est laid et sale mélangé à la beauté du monde. »[2]

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La lumière dans Burning est éphémère, aperçue sur le mur de l’appartement d’Haemi ou en fin de journée, et nous amène à plisser les yeux afin de saisir ce qui disparaît déjà dans l’ombre. Lee Chang-dong dit « […] il y a la réalité et l’irréalité, l’abstrait et le figuratif, le visible et l’invisible. Et ce qui m’intéressait était de montrer la frontière très fine entre eux, lorsqu’on est au crépuscule ou entre chien et loup. »[3]Ce jeu d’ombre et de lumière culmine dans la scène d’embrasement d’une serre contemplé par un enfant en ombre chinoise. Qui est cet enfant ? Jongsu, qui fait ce rêve, ou Ben, qui avoue incendier des serres ? Et si c’était nous, spectateurs hypnotisés par la flamboyance d’un film qui se dérobe à notre entendement?

Burning : Photo

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Haemi est une actrice et offre à Jongsu une démonstration de pantomime avec la dégustation d’une mandarine. Elle explique à Jongsu, sous le charme : « Ne te dis pas que la mandarine « existe » mais oublie plutôt qu’elle « n’existe pas ». C’est tout». L’envoûtement est partagé et nous n’aurons alors de cesse de chercher à percer les mystères de ce que nous voyons et ce que nous croyons voir : un chat,  une montre, un meurtrier ? Lee Chang-dong s’interroge : « Peut-on conclure que quelque chose n’existe pas simplement parce qu’on ne le voit pas ? Contrairement aux textes, les films communiquent au moyen d’images, qui ne sont elles-mêmes que des illusions projetées sur un écran. Pourtant les spectateurs saisissent cette illusion vide, et lui confèrent un sens. »[4] Et si nous vivions un rêve éveillé ? A l’instar du cinéma de David Lynch, Burning engage le spectateur à un visionnage actif où chaque image est scrutée en quête d’une réponse et s’inscrit durablement dans notre psyché. Fire walk with me.

Burning : Photo

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Burning cache également dans sa genèse une ambivalence éclairante. Lee Chang-dong et sa co-scénariste Oh Jung-mi se sont inspirés d’une nouvelle d’Haruki Murakami, Les Granges brûlées (1983), qui porte le même nom anglais qu’une nouvelle de William Faulkner, Barn Burning (1939), traduit en français par L’incendiaire. Haruki Murakami, écrivain japonais contemporain, féru de mondes parallèles et de disparitions, offre les personnages et la structure du film. William Faulkner, écrivain américain (1897-1962), est l’auteur favori de Jongsu, qui tente également d’écrire des nouvelles. Burning porte la marque de sa colère incendiaire. Selon Lee Chang-dong, également écrivain, « [Faulkner] parlait de pauvres gens qui vivent au bord du Mississippi, qu’ils soient blancs, noirs ou métis, des souffrances endurées, mais aussi d’un possible salut. […] Or, nous ne vivons plus dans le monde de Faulkner, mais dans celui d’Haruki Murakami. […] C’est le règne du postmoderne : l’essentiel est de s’amuser avec les mots, avec une liberté insouciante, de se réfugier dans l’illusion ou le fantasme, d’ignorer la souffrance ou la gravité. »[5]Il compare Faulkner à Jongsu et Murakami à Ben dans le film[6]et fait un parallèle avec la situation des jeunes adultes en Corée qui « souffrent beaucoup, en particulier du chômage. Ils ont perdu tout espoir de voir leur situation s’améliorer. Ne sachant pas contre qui diriger leur colère, ils se sentent complètement impuissants. A leurs yeux, ce monde prétendument sophistiqué, où il semble facile de naviguer, et qui fonctionne à la perfection, prend l’allure d’un casse-tête géant. »[7]Les granges des nouvelles ont d’ailleurs été remplacées par des serres, plus courantes en Corée : « Bien qu’elle ait une forme physique, ses murs transparents trahissent le vide à l’intérieur. C’est un objet qu’on a conçu jadis pour qu’il remplisse une fonction précise, et qui aujourd’hui a perdu toute utilité. »[8]Jongsu incarne, dans le film, l’écrivain qui tente de percer le mystère d’un monde qui lui devient de plus en plus étranger dans une mise en abyme vertigineuse.

Burning, par sa beauté sensible, ses mystères existentiels et sa profondeur labyrinthique, continue à nous hanter longtemps après son visionnage et l’énigme de son envoûtement nous ouvre un univers encore plus vaste. Avant sa disparition, Haemi exécute la « danse de la Grande faim », en référence à un proverbe bushman du désert du Kalahari d’où elle revient : « Tous les animaux et les objets dans l’univers sont la Grande Faim. Les étoiles dans le ciel nocturne frémissent parce qu’elles exécutent la danse de la Grande Faim, conscientes de la finitude de leur existence. La rosée du matin sur les feuilles n’est autre que les larmes versées par les étoiles. »[9] Le film de Lee Chang-dong comble un instant notre Grande Faim de cinéma.

(Corée-2018) de Lee Chang-dong avec Yoo Ah-In, Steven Yeun, Jeon Jong-seo

Blu Ray/DVD édité par Diaphana

 

[1]Marguerite Duras, « Les films de la nuit », Les Yeux verts, Les Cahiers du cinéma, n°312-313, juin 1980.
[2]Entretien avec Lee Chang-dong par Didier Péron (Libération), livret du DVD.
[3] Entretien avec Lee Chang-dong par Jean-Philippe Tessé, Les Cahiers du cinéma, n°747, septembre 2018.
[4]Conversation entre le réalisateur Lee Chang-dong et la co-scénariste Oh Jung-mi, livret du DVD.
[5] Entretien avec Lee Chang-dong par Yann Tobin, Positif, n°697, mars 2019.
[6] Entretien avec Lee Chang-dong par Jean-Philippe Tessé, Les Cahiers du cinéma, n°747, septembre 2018.
[7]Conversation entre le réalisateur Lee Chang-dong et la co-scénariste Oh Jung-mi, livret du DVD.
[8] Ibid.
[9] Ibid.

 

 

 

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