Réalisateur oublié, remis en lumière par Le Chat qui Fume en 2019, Claude Mulot a navigué entre cinéma traditionnel et pornographique de la fin des années 60 jusqu’au milieu des 80. Après les superbes éditions de La Saignée et La Rose Écorchée, ainsi qu’un ouvrage signé Philippe Chouvel, Claude Mulot, cinéaste écorché, l’éditeur s’est chargé de proposer en 2020, un combo Blu-Ray/Blu-Ray Ultra HD pour Les Charnelles. Considéré comme le film charnière entre sa période grand-public et les réalisations X à venir, il est le premier dans lequel apparaît son futur pseudonyme de pornographe, Frédéric Lansac (le nom du héros de La Rose Écorchée), ici pour la partie scénario, tandis qu’il se crédite en tant que Jean-Paul Guibert pour la mise en scène. Sorte de drame érotique hybride, beaucoup moins prévisible ou facile que ne peut le laisser croire son titre d’exploitation (il fut rebaptisé Nevro pour l’une de ses distributions VHS, quand il s’appelait au départ Les Enfants de la nuit, en plus d’avoir également été exploité en tant que Émotions secrètes d’un jeune homme de bonne famille ou Les Jouisseuses). Jusqu’à présent exclusivement proposé en vidéo dans des montages tronqués (l’un de moins de soixante-dix minutes chez Alpha France, l’autre de plus de soixante-treize chez Prosperine), comportant tout deux plusieurs différences recensées dans le livre de Philippe Chouvel précédemment évoqué, il est disponible ici dans une version approchant l’heure et demie de durée, totalement inédite sur support physique. Jeune homme oisif, Benoît Landrieux (Francis Lemonnier) a pour père un insensible riche industriel en produits pharmaceutiques. Orphelin de mère depuis l’âge de deux ans, il a grandi avec sa belle-mère Sabine dont l’absence totale de pudeur a provoqué chez l’enfant un instinct de voyeurisme. Benoît a de gros problèmes avec les femmes : c’est un voyeur qui, dès qu’il passe du statut de spectateur à celui d’acteur, est irrémédiablement victime d’impuissance. Alors qu’il rencontre successivement Jean-Pierre (Patrick Penn) et Isabelle (Anne Libert), deux jeunes individus paumés qu’il entraîne à ses côtés dans ses combines, il bascule peu à peu dans la folie…

Les Charnelles – Copyright 2020 Le Chat qui fume

Au cours de son prologue, débuté dans une ambiance légère observant la complicité entre jeunes femmes jusqu’à l’entrée en scène du protagoniste à bord d’un cabriolet qui ne passe pas inaperçu, Claude Mulot se plaît à noircir progressivement un tableau de prime abord coloré. Au tempérament aguicheur, entraînant et totalement décomplexé du personnage féminin, il oppose l’impassibilité de son anti-héros, cantonné à une position de voyeur impuissant dont la caméra épouse le point de vue, dans un amusant champ/contre champ. Progressivement, une sensation de douleur imprègne la séquence, avant que celle-ci ne se transforme en véritable humiliation pour Benoît, dont la réaction lâche (il l’abandonne en forêt) résonne alors davantage comme un geste désespéré qu’un acte délibérément malveillant. Lors de cette introduction, au milieu d’une grammaire formelle, assez classique, on note déjà quelques petites idées savoureuses, à l’image de ce plan contemplant la silhouette nue de la demoiselle, entre les jambes habillées de son partenaire debout face à elle. En dépit de son titre et de ses nombreux passages érotiques (il s’agirait d’une concession acceptée par le réalisateur) entrecoupant régulièrement une intrigue linéaire, Les Charnelles se rapproche lors de ses meilleurs moments du thriller psychologique, sur un mode presque cérébral. Privé des plaisirs physiques, Benoît ne peut appréhender la jouissance qu’intellectuellement. Il contemple froidement les ébats sexuels de ses nouveaux amis, tel un moyen contraint, de tenter de les vivre par procuration. Rien n’y fait son visage reste inlassablement fermé tandis que son appétit voyeuriste, ne va cesser de croître et de se pervertir. Il espionne tour à tour la maîtresse de son père en train de son masturber, puis sa propre belle-mère en train de coucher avec Jean-Pierre. Cette fois, il ne se contente plus de l’observer, il la filme en vue d’un chantage. Personnage immoral et pathétique pour lequel l’on éprouve que peu d’empathie, sa position peut néanmoins se télescoper durant cette fameuse scène avec la position du réalisateur derrière la caméra. Ce film amer, profondément triste, à la fois vivant et empreint de pulsions morbides, constitue l’adieu d’un homme à un cinéma grand public qui se sera peu intéressé à lui. Le rapport de Benoît à ses parents, des bourgeois qu’il méprise et considère comme responsables de ce qu’il est, ne peut-il pas traduire ceux qu’entretenait Claude Mulot vis-à-vis de l’industrie cinématographique traditionnelle ?

Les Charnelles – Copyright 2020 Le Chat qui fume

Hypothèse méta, dissimulée au cœur d’une évocation sombre de la libération des mœurs. Les Charnelles peut se voir tel un cousin lointain et noir des Valseuses de Bertrand Blier : toutes proportions gardées, le résultat est ici d’évidence moins précis, plus inégal sur le plan de l’écriture et de la mise en forme. Il constitue pourtant le témoignage intéressant d’une certaine humeur dans la société française des années 70, où le privilège bourgeois confronté à des transformations profondes, perd une partie de ses repères, quitte à s’enfoncer dans la folie. Une séquence érotique particulièrement inspirée, illustre d’ailleurs visuellement et musicalement ce tiraillement. Il s’agit d’une scène d’ébats assez festive entre Isabelle et Jean-Pierre, nappée aux couleurs et effets psychédéliques parfois à la limite de l’hallucination, auxquelles s’ajoutent des effets de superposition d’images. Tandis que que les deux jeunes gens partagent un instant de bonheur, Benoît cesse de les observer pour jouer du piano. Une seconde couche musicale (le beau et entêtant thème du film) se superpose à une première autrement plus « funky », des sonorités dramatiques, instillent une sensation tourmentée à une joie réelle. Foncièrement singuliers en dépit de quelques limites (péripéties secondaires aléatoirement captivantes, en plus d’un regard beaucoup trop neutre sur certaines violences sexuelles qui peut être difficile à accepter), Les Charnelles dispose d’un charme vénéneux. Le long-métrage semble ainsi s’épanouir sur la base d’un étrange équilibre entre liberté de ton et contraintes imposées (les séquences érotiques seraient le résultat d’un compromis accepté par le metteur en scène). L’année suivante, Claude Mulot, désormais baptisé François Lansac, marquera le porno français avec Le Sexe qui parle (projeté lors de l’édition 2019 des Hallucinations Collectives). En plus, d’être proposé dans son montage le plus complet possible par Le Chat qui fume, le métrage bénéficie d’un admirable travail de restauration, lui conférant aisément la meilleure copie (sûrement inespérée à ce niveau-là) de son histoire. À noter qu’il est possible de le visionner en isolant la piste musicale. Comme toujours fourni en suppléments, il contient quatre interviews (Gérard Kikoïne, Anne Libert, Francis Mischkind et Didier Philippe-Gérard) ainsi que deux scènes inédites, un générique alternatif et deux bandes-annonces (anglaise et française). Plus belle surprise de ce coffret, en plus du Blu-Ray et du Blu-Ray 4K, le DVD de Black Venus (1983), avant-dernière réalisation de Mulot, est inclus. Fiction érotique située au XIXème siècle, très librement inspirée d’Honoré de Balzac (il serait allé piocher dans la nouvelle Sarrasine, publiée en 1830, réalisée par un français mais produite à l’étranger (États-Unis, Espagne et Canada). Petite curiosité, illustrant le désir d’un retour progressif au cinéma de ses débuts après les années X, dessein accomplit trois ans plus tard, avec Le Couteau sous la gorge.

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