Gian Luca Farinelli et Christopher Frayling – “La Révolution Sergio Leone”

Tandis que la Cinémathèque française propose jusqu’au 28 janvier 2019 une grande exposition Il était une fois Sergio Leone et qu’une monumentale biographie du cinéaste sort chez Actes Sud (Sergio Leone, quelque chose à voir avec la mort de Christopher Freyling) ; les éditions La Table Ronde se mettent au diapason et sortent de leur côté un magnifique ouvrage présenté par Frédéric Bonnaud.

Au vu de cette actualité fastueuse autour du Leone, on a dû mal à imaginer que ce cinéaste fut assez longtemps vu comme un aimable faiseur et l’instigateur d’un véritable « genre » dénigré sous le label « western spaghetti ». Il suffit pourtant de se replonger dans le Guide des films de Tulard pour être édifié : « le réalisateur le plus surfait du siècle » (Et pour quelques dollars de plus), « mise en scène prétentieuse, et remplie d’esbroufe » (Le bon, la brute et le truand), « son humour comme les mimiques de Steiger sont d’une lourdeur désespérante » (Il était une fois la révolution).

Les choses ont évolué et la critique a heureusement changé son fusil d’épaule. Frédéric Bonnaud et Lorenzo Codelli reviennent d’ailleurs, le temps de deux textes parallèles et passionnants, sur la fortune critique de Leone en France et en Italie. En France, on reprocha d’abord au cinéaste sa volonté de vouloir faire en Italie des westerns, genre américain par excellence pour la cinéphilie orthodoxe de l’après-guerre. Les puristes s’agacèrent mais des voix commencèrent à s’élever pour défendre le cinéaste à partir du Bon, la brute et le truand. Et c’est à partir d’Il était une fois dans l’ouest que Leone est défendu à la fois par Positif (Bonnaud cite un extrait très pertinent de la critique de Michel Ciment) et par les Cahiers du cinéma sous la plume de Serge Daney qui analyse finement la manière dont Leone déconstruit le genre et impose son style baroque. Côté italien, le principal reproche fait par la critique au réalisateur a trait à la violence de ses films. Moravia reprocha, par exemple, à Et pour quelques dollars de plus son « absurdité sanguinaire ».

Maintenant que les passions sont retombées, La Révolution Sergio Leone nous offre un parfait panorama de l’onde de choc provoquée par le cinéma de Leone. Répercussion économique puisque le triomphe de Pour une poignée de dollars sauva littéralement un cinéma italien en voie d’extinction et lança, pour le meilleur et pour le pire, une abondante production de westerns « à l’italienne ». Révolution esthétique également puisque Leone introduisit une certaine idée de la modernité au cœur d’un genre très populaire et que ses films influencèrent par la suite des cinéastes du monde entier.

L’immense réussite de cet ouvrage, c’est d’embrasser tous les aspects de cette « révolution » en nous proposant des textes historiques comme celui de Gian Luca Farinelli et Antonio Bigini qui reviennent sur les aspects biographiques de la carrière de Leone : son enfance baignant dans le cinéma (il est le fils du réalisateur Roberto Roberti et prendra à ses débuts le pseudonyme de Bob Robertson, à savoir le « fils de Robert »), son amour pour la culture américaine en général et le western en particulier, ses débuts comme assistant à Cinecittà, notamment sur de grosses productions hollywoodiennes (Wyler, LeRoy, Wise, Zinnemann)… Avec beaucoup d’acuité, Christopher Freyling évoque la postérité de Leone en revenant à la fois sur le phénomène du « western italien » mais également l’héritage qu’il a laissé par la suite chez Don Siegel, Sam Peckinpah, Clint Eastwood, John Carpenter jusqu’à Tarantino et Rodriguez.

D’autres essais proposent une approche plus esthétique comme l’impeccable analyse de Jean-François Rauger sur l’utilisation de la durée et de l’espace chez Leone ou encore le texte passionnant de Guillaume Orignac sur l’enfance dans cette œuvre construite à la fois comme un retour permanent sur ces territoires de jeux enfantins (le western comme genre adoré) et le regret éternel d’un Eden perdu.

Ces textes sont accompagnés d’une foultitude de documents passionnants : deux longs entretiens avec Leone lui-même auxquels il faut ajouter une retranscription de la « Master Class » qu’il avait donnée à la Cinémathèque en 1986, entretiens avec la plupart de ses collaborateurs : acteurs (Eastwood, Claudia Cardinale, Lee Van Cleef, Uli Wallach…), musicien (Morricone, évidemment), scénaristes (Donati, Bertolucci…), producteur (Claudio Mancini), directeur de la photographie (Tonino Delli Colli) ou encore des textes écrits par Leone lui-même, qu’il s’agisse d’un hommage très touchant et très juste à Charlie Chaplin ou le récit assez amusant de sa collaboration malheureuse avec Peter Bogdanovich sur Il était une fois la révolution

La richesse de ce livre copieux, c’est que jamais le lecteur n’a le sentiment de redite ou de redondance. Tout cela est intelligemment agencé et on y apprend énormément de choses. Ceux qui ont lu les conversations de Leone avec Simsolo connaitront peut-être certaines anecdotes mais La Révolution Sergio Leone reste une mine d’informations et nous offre un portrait assez exhaustif du cinéaste : à la fois laudateur quant à son génie cinématographique mais également parfois plus nuancé quant à son côté « humain » (les témoignages sont plus contrastés, de la sincère admiration et la fidèle amitié de Claudia Cardinale aux visions un peu moins « roses » de ses scénaristes).

Enfin, notons que l’ouvrage est richement illustré et qu’il est vendu pour une somme relativement modique pour un « beau livre ».

Indispensable, donc…

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La Révolution Sergio Leone

De Gian Luca Farinelli et Christopher Frayling

Editions La Table ronde

511 pages – 26,50 €

A propos de Vincent ROUSSEL

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