P’tit Quinquin, Charlie Hebdo, Kafka, l’humour des conséquences

L’humour de P’tit Quinquin, la série de Bruno Dumont, comme celui de Charlie Hebdo, trouve son origine dans une forme particulière de questionnement de nos clichés. Cette forme de dérision n’est pas sans évoquer celle que l’on rencontre dans les romans de Kafka, Le Procès et Le Château notamment. Subversif et plus dangereux pour qui le pratique que la critique tonitruante, cet humour est également un formidable outil de remise en questions de nos stéréotypes collectifs.

Dans P’tit Quinquin de Bruno Dumont, le jeune Mohamed, lassé des brimades racistes dont il est l’objet, monte en haut d’une tour et se met à tirer vers les passants au cri de « Allahu akbar ! ». Il ne blesse personne, mais finit par retourner l’arme contre lui. Le commandant Van der Weyden l’emporte alors et sort des lieux en le tenant dans ses bras. Le tableau n’est pas sans rappeler une déposition du Christ, mêlant au prosaïsme de l’imagerie terroriste, devenue hélas routinière, l’iconographie mystique. True Detective, l’autre grande série à thématique religieuse de cette année 2014, utilisera la même image lorsque les deux policiers retrouveront les deux enfants disparus et les sortiront de l’enfer où ils étaient enfermés, l’enfance blessée et violée étant peut-être le sujet le plus prégnant de quelques séries récentes (voir également Top of the Lake à ce propos).

Mais revenons à la scène précitée de P’tit Quinquin. S’y succèdent un enchaînement rapide de faits dramatiques, les insultes des deux jeunes filles à l’encontre de Mohamed, les coups de feu, puis son suicide brutal, entrecoupé de moments drolatiques comme le roulé-boulé du commissaire. Ce ton tragicomique renvoie à une forme d’humour particulier, caricatural, inconfortable, proche de celui défini par Gilles Deleuze et Félix Guattari à propos des romans de Kafka. Pour Deleuze, « L’humour, c’est l’art des conséquences et des effets »1. En prenant à la lettre les clichés, en poussant dans leurs retranchements les stéréotypes, Kafka perçoit et fait percevoir, « les puissances diaboliques » qui « frappent à la porte »2 au moment où il écrit : le nazisme, le stalinisme mais aussi le capitalisme. « Cerner les puissances diaboliques à nos portes par le biais de l’humour », c’est aussi tout le propos de P’tit Quinquin.

Hadewijch

“Hadewijch” de Bruno Dumont

Le mal, sa progression dans la société, Bruno Dumont l’a traité dans la plupart de ses films. Quant au fanatisme qui apparaît dans P’tit Quinquin, produit d’un rejet social, il l’avait déjà évoqué dans le très beau Hadewijch (2009). Il y renvoyait dos-à-dos la religion chrétienne et l’islam, suggérant qu’une forme d’aliénation similaire pouvait survenir, d’une religion à l’autre, conduisant un croyant, quel qu’il soit, vers l’hyperviolence au terme d’une lente et insidieuse acculturation à un discours intégriste. A la fin d’Hadewijch, la jeune bourgeoise catholique et le musulman islamiste se trouvaient réunis par un même acte symbolique, celui d’un attentat dans le métro parisien. Pour Bruno Dumont, ce n’est qu’en jouant avec ces représentations symboliques que l’on peut bousculer le spectateur, lui offrir une expérience déstabilisante, loin du bien-pensant et du conformisme ambiant.

P’tit Quinquin ressasse ces questions en y ajoutant une épaisse couche tragicomique. L’autorité, politique comme spirituelle, y est volontiers tournée en ridicule. Pour Dumont, cet emploi, nouveau dans son cinéma, de l’humour permet de traiter gaiement de sujets graves : « Il faut parler du chômage, du FN, mais la question, cest comment fait-on ? ça ne sert à rien de hurler, il faut sy prendre autrement »3. La réponse de Dumont sera donc tout au long de sa série d’être « drôle parce que cest pas drôle »4. Intimement politique tout en n’étant pas « engagé », P’tit Quinquin manipule les clichés en les dévoyant et en les retournant. En faisant mine de se soumettre aux stéréotypes, ceux du racisme ordinaire, de la crise de société que nous traversons, du fanatisme religieux, Bruno Dumont aboutit à un humour « salutaire », pour reprendre le terme de Deleuze et Guattari, un humour non vu comme un « art des principes, de la remontée vers les principes, et du renversement des principes » (il s’agirait alors plutôt de l’ironie), mais comme un « art des conséquences et des descentes, des suspens et des chutes »5. Le premier problématise les questions qu’il aborde, le second les fait tomber : pour reposer les bonnes questions, on revient aux impératifs dont elles procèdent pour établir leur caractère problématique. à travers cette distinction, c’est tout l’enjeu d’un cinéma en tant qu’art de créer les vrais problèmes, celui que pratique Dumont, opposé à un cinéma qui consisterait à poser les bonnes questions, celui des cinéastes didactiques, qui se manifeste.

Dans un article paru récemment6, Hervé Aubron rappelait le danger de cette démarche : consentir à laisser passer sur son corps tous les stéréotypes de la terre n’est pas sans risque et est même possiblement mortel. Nous savons aujourd’hui combien cette assertion est vraie. Que ce soit dans les romans de Kafka naguère (mais aussi dans ceux de Beckett) ou dans le P’tit Quinquin et les dessins de Charlie Hebdo aujourd’hui, il s’agit d’une même démarche : ôter quelque chose à l’ordre de la connaissance ou de l’être pour montrer que les fondements de celui-ci ne reposent finalement sur rien de stable.


 

  1. Dialogues (1977), Gilles Deleuze, Claire Parnet, é Flammarion, « Champs », 1996, p. 83.
  2. Pour une littérature mineure, Gilles Deleuze, Félix Guattari, éd. de Minuit, 1975, p. 107.
  3. Bruno Dumont : « Dans ‘P’tit Quinquin’, il y a tout, la déconnade et les larmes, entretien avec Serge Kaganski et Olivier Joyard, lesinrocks.com, 18 sept. 2014.
  4. Différence et répétition (1968), Gilles Deleuze, P.U.F., 2011, p. 12.
  5. Kafka contre Kafka, Hervé Aubron, in Le Magazine Littéraire, N°539, sept. 2014, p. 62.

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