Ayant récolté le Prix du scénario lors de son passage au dernier Festival de Cannes, bénéficiant d’une critique globalement élogieuse, Drive My Car fait une sortie remarquée sur les écrans.
Il est intéressant de voir comment Ryusuke Hamaguchi progresse dans son art, notamment au niveau de la mise en scène et en images, et du traitement de thématiques, de préoccupations qui sont les siennes depuis ses débuts.
Drive My Car constitue un moment fort de cette saison cinématographique 2021, au-delà du fait que le film nous paraît trop long et sa trame d’ensemble quelque peu alambiquée – l’association de plusieurs (micro)récits permettant, cela dit, un remarquable jeu de croisements et de correspondances.

Adaptant librement une nouvelle de Haruki Murakami (1), Ryusuke Hamaguchi représente une période de l’existence d’un metteur en scène et acteur de théâtre nommé Yusuke Kafuku, dont l’épouse, scénariste, est morte brusquement. Les circonstances font que Kafuku est obligé d’accepter pendant quelque temps une conductrice, Misaki Watari, pour le transporter quotidiennement de son lieu de résidence à son lieu de travail et inversement. Très attaché à son véhicule, une Saab rouge qui joue le rôle de fil de la même couleur dans le récit et lui donne sa dimension partielle de road-movie, il est d’abord réticent, méfiant, mais finit par accepter et apprécier Misaki, dont la conduite est souple et silencieuse, la présence discrète – la jeune fille est taciturne. Petit à petit, les deux protagonistes font connaissance, se confient l’un à l’autre, s’entraident. Misaki, originaire de l’île d’Hokkaido, ne s’est jamais remise de la mort de sa mère provoquée par des glissements de terrain et porte sur le visage les stigmates de son drame personnel. La cause du décès était tout autre chez Haruki Murakami – un accident de voiture dû à l’éthylisme. On reconnaît ici la sensibilité de Ryusuke Hamaguchi aux catastrophes qui ont fait trembler le Japon. Dans Asako I & II, le massacre perpétré dans le quartier tokyoïte d’Hakihabara en 2008 est évoqué aux informations. Un tremblement de terre est par ailleurs ressenti par quelques personnages du film lors d’une représentation théâtrale et par d’autres habitants de la capitale. Hamaguchi faisait là référence au séisme du 11 mars 2011. De même, c’est pour aider les victimes du tsunami engendré par ce tremblement de terre qu’Asako et son compagnon Ryohei se rendent régulièrement dans le port de Yuriage. Entre 2011 et 2013, Ryusuke Hamaguchi coréalise avec Ko Sakai un triptyque documentaire connu en Occident sous le nom de The Sound of Waves et Voices From the Waves, à travers lequel il recueille la parole de Japonais qui ont vécu de près le raz de marée.

© Diaphana Distribution

Drive My Car est traversé par le deuil et la mélancolie. Les deux protagonistes éprouvent un fort sentiment de culpabilité, ils ont le plus grand mal à surmonter l’épreuve qu’ils ont traversée et qui continue à les hanter et les abîmer. Mais, ensemble, et l’un grâce à l’autre, ils trouveront la force de continuer à vivre. La pièce à la mise en scène de laquelle Kafuku travaille, Oncle Vania d’Anton Tchekhov, et notamment sa scène finale est un écho explicite à ces situation et perspective.
On pense évidemment à l’écrivaine Fumi Yoshinaga et à la disparition de son chat Rabi, dans Passion (2008). À la perte, par Asako, du jeune et beau garçon insaisissable nommé Baku, dont elle est éperdument amoureuse, dans Asako I & II (2018).
Mais tout cela est plus présent, pesant dans le dernier film en date. Yusuke Kafuku et sa femme Oto on perdu leur fille alors qu’elle n’avait que 5 ans. Misaki a l’âge qu’aurait eu cette enfant s’il est était restée vivante. C’est ce qui explique et permet la relation père-fille entre le metteur en scène et sa conductrice.

C’est évident pour Misaki, du fait de son travail de chauffeuse, mais cela concerne aussi Kafuku : un protagoniste va servir de guide, d’éclaireur, d’accoucheur à un autre, qui est un parturiant confus, aveuglé (2) et blessé.

Un autre personnage va aider Yusuke Kafuku dans son parcours. C’est un jeune acteur du nom de Koji Takatsuki qu’a connu Oto Kafuku, qui est devenu son amant et qui va éclairer le metteur en scène sur des aspects du parcours – intérieur – de sa femme auxquels il n’a pas eu accès. Oto Kafuku se dessine aux yeux du spectateur comme une sorte de vampire se nourrissant pour son activité de scénariste des relations sexuelles qu’elle entretient avec d’autres hommes. La figure de la lamproie est d’ailleurs convoquée. C’est entre autres à travers elle que Ryusuke Hamaguchi réfléchit sur son art, et développe cette thématique qui innerve beaucoup de films asiatiques plus ou moins récents, coréens ou japonais : celle du parasitage et de l’intrusion (3).
Parler de parasite et penser à Franz Kafka et à son œuvre, à ses personnages, cela se fait en un simple pas. La signification en japonais du nom de Kafuku – « prospérité dans le foyer » – est discutée par les protagonistes, mais en entendant prononcer à voix haute le nom du metteur nous n’avons pas manqué de percevoir celui de l’auteur de La Métamorphose. Dans sa critique du film, Jean-Michel Frodon, évoque également cette impression et écrit : « À bien des égards, le vertige cinématographique ouvrant sur les abîmes des humains qu’engendre Ryūsuke Hamaguchi peut se comparer au vertige littéraire sous les apparences d’un roman linéaire qu’engendrent Le Château ou Le Procès » (4). Il faut, cela dit, probablement, attribuer à Haruki Murakami davantage qu’à Ryusuke Hamaguchi la volonté de se référer à l’écrivain tchèque. Murakami, l’auteur du roman Kafka sur le rivage (2002) et de la nouvelle Samsa amoureux (2013) (5).

La richesse psychologique et narrative de Drive My Car vient de ce que les personnages principaux sont multifacettes. Ils nuisent à ceux qui les côtoient, ils les utilisent, mais ils les aident aussi. L’acteur Koji Takatsuki porte en lui une agressivité criminelle. La lamproie Oto Kafuku, et notamment sa voix qui perdure au-delà de la mort, enregistrée sur une cassette audio, accompagne son mari Yusuke, dialogue avec lui.

© Diaphana Distribution

Le grand et beau souci de Ryusuke Hamaguchi, que l’on perçoit à travers l’ensemble de son œuvre, est celui de l’ipséité – voire du solipsisme – ; de l’énigme, du continent noir que constitue l’autre pour chaque moi ; du chemin difficile menant à la compréhension de ce que cet autre pense et ressent, de ce qui le meut, à l’appréhension de la violence qu’il porte en lui, ou de ce qui en lui me fait mal.
Que l’on se souvienne du titre intradiégétique servant en quelque sorte de chapeau et de leitmotiv dans Asako I & II : Self And Others. Celui d’une exposition de photographies de Gosho Shigeo que visite l’héroïne.
C’est pour évoquer cette problématique – et son caractère universel – que Hamaguchi montre que les pièces montées par Yusuke Kafuku le sont avec des acteurs venant d’origines différentes et récitant leurs répliques dans leur langue maternelle ou dans la langue qu’ils utilisent habituellement – une jeune actrice coréenne muette parle celle des signes. Le langage et les langues sont des obstacles.

Mais il y a une possibilité de franchir les frontières, de trouver un terrain d’entente et de compréhension. Il est aussi de dimension infralinguistique. On le voit bien à travers la figure du chien et de la relation que Misaki la taiseuse entretient avec les représentants de l’espèce canine.
À ce propos, précisons pour celles et ceux qui connaîtraient mal les idéogrammes, ou qui risquent de ne pas faire attention aux inscriptions visibles à l’écran, que la dernière scène, celle où Misaki se retrouve presque seule en période Covid, se passe en Corée (6).
On peut en déduire que le personnage a poursuivi son parcours vers le Sud au-delà de Hiroshima, lieu de guerre et de paix où se déroule une partie de l’action du film…

L’acteur Koji Takatsuki a l’occasion de dire, lors d’une discussion – interminable – avec le metteur en scène Yusuke Kafuku, que, pour voir et comprendre l’autre, il faut creuser en soi. C’est quasiment la seule phrase que le cinéaste Ryusuke Hamaguchi a citée textuellement de la nouvelle de Haruki Murakami. Une sentence qu’il fait facilement sienne
Mais, à n’en pas douter, le film montre que c’est aussi en creusant l’autre que l’on se voit et se comprend soi-même.

© Diaphana Distribution

Notes :

1) Drive My Car (publié en 2013) apparaît dans le recueil intitulé Des hommes sans femmes (édité en 2014).
Yusuke Hamaguchi a expliqué s’être inspiré de deux autres nouvelles de ce recueil : Shéhérazade et Le Bar de Kino (cf. « Ryusuke Hamaguchi: « Il y a une grande proximité entre le jeu et la vie » – Prendre le volant de son histoire » – Propos recueillis par Jean-Christophe Ferrari, Transfuge, 16 août 2021. https://www.transfuge.fr/2021/08/16/ryusuke-hamaguchi-il-y-a-une-grande-proximite-entre-le-jeu-et-la-vie/).
2) Yusuke Kafuku souffre d’un glaucome, maladie incurable, alors qu’il se dirige vers plus de lucidité quant à ce qui a constitué son existence. Un de ces nombreux topoï avec lesquels joue le cinéaste, mais qui, articulé avec tout ce qui compose son film, donne au bout du compte à celui-ci une dimension riche et originale.
3) Ce qui concerne le contenu des rêves d’Oto Kafuku et la référence au poisson agnathe est tiré par Ryusuke Hamaguchi de la nouvelle Shéhérazade.
4) « Drive My Car, le grand voyage en douce  », Slate, 17 août 2021. http://www.slate.fr/story/214329/drive-my-car-grand-voyage-en-douce-ryusuke-hamaguchi-cinema-japonais-tchekhov-kafka-festival-cannes-prix-scenario.
5) Cette nouvelle se trouve également dans Des hommes sans femmes.
6) Je remercie mon épouse Tomomi Suzuki pour cette indication.

 

 

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