Bruno Dumont – “Coin coin et les z’inhumains”

Bruno Dumont livre jeudi sur Arte la suite de P’tit Quinquin : Coin coin et les z’inhumains.

P’tit quinquin a grandi et se fait désormais appeler «Coin Coin». Son amoureuse l’a abandonné pour une fille. Il découvre dans un pré un étrange magma qu’on dirait tombé du ciel. Le commandant Van der Weyden et son adjoint Carpentier mènent alors l’enquête tandis que de nouvelles manifestations inhumaines se multiplient. 

Cette saison 2 réitère ce qui fait le cinéma de Bruno Dumont et sa puissance. La parole dans Coin coin et les z’inhumains reste avant tout celle des corps, des corps burlesques.

© Roger Arpajou

Comme dans le premier opus de cette série, cette parole est originaire et primitive. Parce qu’elle est aussi la langue première du cinématographe, celle de la pantomime. Art populaire et sauvage, la pantomime est «le comique absolu, l’épuration de la comédie, l’élément comique pur» (1).

© Roger Arpajou

Le commissaire de Coin Coin  irradie l’écran, dès les premiers plans, par son visage excessivement expressif, déformé. Il communique toujours par le gauchissement et le bégaiement de ses gestes. Et il ne se prend pas pour ce qu’il n’est pas, un «profiler» ou un expert de la crime affublé d’une virilité hasardeuse. Bruno Dumont court-circuite à nouveau les codes du genre par la maladresse d’un corps pris dans ses mouvements et ses suspensions.

© Roger Arpajou

Le commissaire surprend le cadre de ses apparitions, jouant toujours avec les limites du réel. La logique de son enquête est une logique de l’absurde. Le burlesque devient alors désordre, excès, «enflure», et Bruno Dumont en rajoute plus encore. Si Coin Coin  est une série, ce n’est ni dans son rythme ou sa forme mais dans un sens musical : le comique de répétition encore plus à l’oeuvre ici insiste et fait déborder du cadre ces corps vivants, uniques, inimitables, corps carnavalesques du commissaire et de son adjoint Carpentier mais aussi de ces borgates dumontiens que sont les gens du Nord. Encore une fois circule dans Coin Coin un geste d’humanité, celui d’une possible auto-dérision et d’une distance de son auteur: effets de redoublements, running gag, piétinement, reflux. Avec Coin coin, «on entre dans un registre d’aberration. On quitte l’étonnement, c’est une mécanique qui s’installe et ça se répète, ça devient l’industrie»2 .

Cependant alors que dans P’tit Quinquin surgissait de la laideur la beauté, de la pesanteur la grâce   (on se souvient des mots d’amour de Quinquin à Eve plein de simplicité qui disaient l’émerveillement possible), le tiraillement incessant entre ces deux pôles d’attraction ici ne fonctionne plus. Dumont, dans la saison 1, réitérait son inquiétude sur le mal et sur ce qui nous fait, sans jugement moral. Là Coin Coin et les z’inhumains devient une petite leçon l’air de rien «libératrice» (à entendre au sens d’une pensée mainstream comme aujourd’hui on l’affectionne). L’humanité quitte alors l’épreuve des corps pour se réfugier en costumes  dans une grande synthèse morale, où tous les équilibres semblent respectés, les migrants accompagnés des zombies et des agricultrices lesbiennes.

Bruno Dumont est un cinéaste majeur, et peut-être que le cinéma correspond davantage à son amplitude, comme le prouve son dernier chef-d’oeuvre Jeannette, l’enfance de Jeanne d’arc. 

  1. Baudelaire.
  2. Bruno Dumont, entretien dans Les Cahiers du cinéma, septembre 2018.

A propos de Maryline Alligier

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