Bruno Dumont – « Jeanne »

Grandir, c’est s’élever

« Au commencement », pleine de candeur et d’incertitudes dans Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc, la  petite bergère de Domrémy est dans Jeanne chef de guerre. Là où sa parole était d’abord un chant, livrant dans toute sa maladresse ses sentiments comme un nouveau monde, elle est  ici toute intérieure, une voix obstinée, entêtante. Jeanne doit délivrer définitivement le royaume de France des Anglais et de la terreur. 

Le film tout entier est alors habité par une tension entre un regard de puissance – celui de Jeanne – et la présence insistance d’une musique intérieure. Cette béance, entre le dit qui se diffracte en lignes mélodiques et roulements de tambours composés par Christophe et le visage, contient la grâce même du personnage, sa foi têtue, son humanité. Jeanne est toujours à cette innocence – prodigieuse idée d’ailleurs qu’elle soit toujours incarnée par Lise Leplat Prudhomme, âgée de dix ans – qui à la fois s’émeut, accepte de se laisser guider par son imagination et conteste les ordres. 

© 3B productions

La même innocence qui permet à Jeanne de tenir tête aux puissants et aux soldats. D’ailleurs Jeanne tient tête à l’image même: les plans frontaux de son visage et leur durée, portent tous les possibles de la turbulence. Mais de la douceur aussi car grandir c’est s’élever. Si l’armure de Jeanne semble l’accrocher à la terre, son regard s’élève aussi vers le ciel. Cette connivence, qui s’exprime par de nombreux plans sur le ciel, dit  à la fois le mystère et cette dimension de l’infini. 

Grandir, c’est s’élever en jetant  son âme dans la lutte. Lutter contre la violence des hommes comme celle de Gilles de Rais qui appelle aux pillages, à la richesse et au viol pour tenir une armée et à qui Jeanne répond que « celui-là qui dit cela est le dernier des hommes ». Lutter contre l’injustice des juges. Jeter son âme dans la lutte parce qu’elle vient du plus profond, du cœur de Jeanne. Le film alors se construit sur cette expérience du mystère qu’est la grâce de Jeanne, et l’ellipse est le creuset de ce mystère. Ce ne sont pas les batailles qui comptent mais les sentiments qu’elles font lever dans l’intériorité du personnage. Les trous dans la narration, ce qui reste hors champ sont autant d’interstices par lesquels le mystère peut entrer. Et la scène de bataille que Dumont filme comme une chorégraphie de chevaux, moins à hauteur d’hommes que du haut du ciel, rythmée par les tambours et une mélodie déchirante,  en est le retentissement visuel et sonore.

La grâce de Jeanne est d’affirmer coûte que coûte son esprit d’enfance. La spiritualité de Jeanne s’exprime dans sa profondeur à travers aussi la maladresse et l’ hésitation de son incarnation.  Jeanne veut se faire entendre plus qu’apporter des preuves ou signifier. Le silence « creuse » le fossé entre elle et les juges au cours de son procès dans la cathédrale d’Amiens (décor se substituant au château de Rouen). La parole le montre. Le montage sépare irrémédiablement en des champs-contrechamps tranchants  la parole intellectualisée des juges, délirante par la manière dont elle s’incarne et où le tragique affleure dans le comique, de celle obstinée de Jeanne. Le dire et le sentir sont alors incommensurables.  Au-delà de ses partis pris formels d’intensité, la singularité du film se tient là :  l’intransigeance est du côté de l’enfance, pas du côté des juges. Elle est une résistance profondément humaine, une désobéissance au dogme et à l’orthodoxie qui sont autant de compromissions cachées derrière la règle.  Aussi Bruno Dumont rend au sacré son vrai lieu: il est dans le cœur de Jeanne plus qu’au cœur de l’Eglise. Ce sacré, c’est la puissance du visage de Jeanne, où « tout est contenu en lui, tout ce qui est nécessaire à l’amour (…) son mystère resplendit avec clarté comme son regard » (1). 

© 3B productions

 Jeanne est brûlée sur le bûcher, loin dans le cadre, le temps d’un battement de paupière mais c’est son regard qui insiste et résiste. Ce regard lumineux, obstiné qui agit comme un silence, révélant le sacré contenu en germe dans les aspects profanes de la vie. De nos vies aussi. 

Jeanne est alors un chemin à prendre, dans un devenir de toutes parts inconnu, où chacun peut faire sa découverte. Où chacun, comme dans tous les films de Bruno Dumont, est grandi, rendu à ce possible, celui d’une élévation.

(1). Pier Paolo Pasolini, Actes impurs, Paris, Gallimard, Folio, 1983.

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A propos de Maryline Alligier

1 comment

  1. Olivier Rossignot

    Totalement d’accord avec toi. Grand film sur l’innocence et l’intransigeance coûte que coûte ( dans lequel Dumont doit évoquer également son propre rapport au cinéma), « Jeanne » fait de l’enfant le rempart ultime et tragique contre l’inanité des adultes, leur irresponsabilité , leur violence. Tout devient autant absurde que désespéré. C’est beau et radical. Je ne sais pas où va le cinéma de Dumont, mais il y va.

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