Bruno Dumont – ” France “

Froidement accueilli à Cannes, le nouveau film de Bruno Dumont, loin de sa bande-annonce clinquante, n’est pas ce qu’il prétend être, ou ce qu’il feint de nous montrer de manière exhibitionniste. Non pas qu’il avance masqué, dévoilant au fur et à mesure son ambition ; mais il met à rude épreuve le spectateur se trouvant dans l’attente d’un énième jeu de massacre sur le milieu ultra-médiatisé des journalistes de la télé. Or, il ne s’agit pas uniquement d’une critique de la société du spectacle perçue à travers le prisme de figures caricaturées et/ou moquées. Cette dimension n’est pas absente, mais c’est un peu l’arbre qui cache la forêt. C’est aussi la faiblesse toute relative de France, magistral mélodrame conviant à la fois Douglas Sirk et Jean-Luc Godard, victime d’un malentendu volontairement entretenu par le cinéaste. Parfois vendu comme une comédie corrosive, le film n’est absolument pas drôle, ni jouissif dans son attaque populiste de certaines institutions exposées aux yeux de tous. La satire du grand cirque médiatique, bien que faiblarde, ne cherche pas à titiller nos zygomatiques, elle est au contraire triste et morose au point d’en devenir gênante voire dérangeante. Seule Blanche Gardin, insupportable, semble jouer dans une comédie. Sa calamiteuse prestation est tellement décalée qu’elle donne l’impression de s’être trompée de film. Sans ce faux pas, pardonnable au vu des risques pris par un auteur qui ne cesse de se réinventer, d’expérimenter, France s’impose comme le film français de l’année, peut-être pas le plus abouti mais le plus risqué, portrait saisissant d’une journaliste ambitieuse et ambiguë prise dans la tourmente de la laideur du monde. Cette journaliste, c’est France De Meurs, star incontournable du petit écran, à la fois présentatrice et reporter d’investigation. Elle est de tous les combats et possède un physique de rêve. Une super woman en surface pensant maîtriser l’image qu’elle donne à son public. Elle croit en sa mission tout en n’éprouvant aucune honte à manipuler les images, à mettre en scène de façon impudique les horreurs du monde et à distordre la réalité pour la rendre plus spectaculaire et sensationnaliste. Sa vie privée, cliché dont s’empare Dumont à la manière d’un Brisseau, est en revanche un désastre. Elle vit avec un écrivain raté et lugubre et leur fils qui n’a pas beaucoup de considération pour sa mère souvent absente. Leur demeure ressemble à un lugubre manoir néo-gothique, dénuée de la moindre chaleur. La mort plane sur cet environnement mortifère tout droit sorti d’un film d’horreur désuet. Le pamphlet, s’il vise juste, n’est pas toujours très subtile. L’allégorie évoquant la France qui se meurt à travers le personnage éponyme est une belle idée mais reste trop théorique pour satisfaire pleinement. Dumont force le trait consciemment car le véritable film est ailleurs.

France: Léa Seydoux

|Copyright RogerArpajou/3B

Déjà, contrairement à ce qu’une partie de la presse affirme, France n’a rien d’un être détestable. Au contraire, Bruno Dumont, peut-être pour la première fois de sa carrière, se laisse emporter par la fascination d’un personnage qu’il regarde sous toutes les coutures. Il fallait une actrice de haut vol pour incarner idéalement cette France qui passe par toutes les phases émotionnelles existantes et qui dessine réellement l‘ossature du film. Léa Seydoux est absolument divine, elle est quasiment de tous les plans. Sans jamais minauder ou grimacer, elle déploie une gamme d’expressions sidérante, à l’image de son extravagante garde-robe, passant des rires aux larmes dans un même plan avec une aisance indécente. Dans un registre similaire, seule Virginie Effira, dans Benedetta, pour un rôle pas si éloigné mais moins complexe, pourrait éventuellement la concurrencer. D’un personnage que l’on aimerait facilement haïr dès les premières images, elle a créé avec l’aide de son metteur en scène une figure haute en couleur digne de certaines grandes héroïnes des romans du XIXème siècle.

France: Léa Seydoux

|Copyright RogerArpajou/3B

France est avant tout un miroir à peine déformé de la société contemporaine, un regard impitoyable sur le gel des sentiments de l’ultra-moderne solitude du monde actuel. L’univers fabriqué de la télévision est le reflet hyperbolique de ce que la plupart des gens subissent au quotidien. Ce roman-photo en trompe-l’œil traite de l’aliénation, de notre rapport intime avec le travail, qui passe par la résistance, l’acceptation, l’obscénité, l’imposture. Aucun cynisme ne jaillit du film mais au contraire une profonde empathie envers son personnage qui représente de façon hypertrophiée ce que la plupart des individus font pour exister. Dumont ne filme pas l’ascension et la chute d’une icône de la petite lucarne mais toutes les phases qui parcourent le psychisme d’un individu à la tâche, de sa déshumanisation progressive à la dépression jusqu’au point de rupture, se résigner à accepter le monde dans lequel on évolue.  Non seulement on ne peut pas le changer mais on participe de plus à sa lente déchéance.

France: Léa Seydoux

|Copyright RogerArpajou/3B

Bouleversant, d’une noirceur inouïe à peine tempérée par des effets à l’eau de rose déstabilisants, Bruno Dumont signe sans doute son film le plus accessible en terme de narration depuis La vie de Jésus, et l’un des plus audacieux sur le plan formel.  La mise en scène souffle le chaud et le froid, ceci parfois dans le même plan, alliant épure et kitsch, trivialité et sacré, avec un sens du romanesque inoubliable. Un très grand film.

 

 

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A propos de Emmanuel Le Gagne

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