Jón Kalman Stefánsson – “La tristesse des anges”

Il fait toujours aussi froid en Islande. On avait quitté le gamin d'”Entre ciel et terre” bien au chaud dans son foyer d’adoption, mais le voilà reparti pour une nouvelle épopée sous la neige avec la suite de l’histoire. Car après sa convalescence de l’âme et du corps, puis de premiers émois amoureux, le garçon est contraint de quitter Shakespeare et le coin du feu pour une longue et éprouvante expédition en binôme. Jens le postier est grand et fort, mais il a peur de l’eau, c’est pourquoi le gamin est chargé de l’accompagner et de le guider jusqu’à ce que le courrier soit distribué. Formant avec “Entre ciel et terre” un diptyque de la survie, “La tristesse des anges” convoque les mêmes thèmes : nature et culture à l’épreuve du froid dans la poursuite d’une quête initiatique.Qui sauvera qui au milieu des tempêtes de neige et ces deux-là parviendront-ils à s’entendre ? Comment le gamin traversera ces épreuves après avoir porté le deuil de son meilleur ami, mort en mer à cause d’un recueil de poésie ? Où est la place des hommes en cette terre hostile et quelle vie leur est permise ? Toujours avec le même talent d’écriture, l’auteur offre à nouveau son style mi-réaliste mi-dramatique : “la lutte pour la vie fait mauvais ménage avec la rêverie, la poésie et la morue salée sont irréconciliables, et nul ne saurait se nourrir de ses rêves.” Mais alors que l’adéquation s’opère dès les premières pages, l’élan retombe soudainement lors de la description du monde de la ville. Manichéisme et pessimisme, voire même paternalisme, surprennent le lecteur qui pourra également s’agacer de la tendance de l’auteur à glisser systématiquement une leçon de sagesse à tout propos factuel : “il ne faut jamais sous-estimer les gens, il n’existe que peu de choses qu’ils soient incapables de détruire” ; “les rêves constituent l’autre face de la vie, toute chose possède à tout le moins deux facettes, la lune, la pierre, le bonheur, l’absence, les trahisons aussi.

Fort heureusement, cette baisse de rythme, cette faiblesse – peut-être inévitable – de la langue propre à l’Islandais disparaît dès que ses personnages prennent la route. Sa nouvelle histoire s’avère plus intense que le premier volume, du fait de l’ombre mortelle suscitée par le souvenir de ce dernier. De foyer isolé en chaumière tremblante, les deux compagnons croisent de nouveaux personnages, tributaires du destin que la neige leur a forgé. Partageant ici une couverture, là une tasse de café, c’est à travers les yeux du gamin que l’on mesure la flamme de l’existence. Et dans ce cheminement vacillant parfaitement mené, les fantômes trouvent toute leur place parmi la réalité, et la force unique de l’écriture de Jon Kalman Stefansson résonne dans la montagne d’un vigoureux désespoir : “l’homme peut rester longtemps debout lorsque son existence est en jeu, le désir de vivre n’a pour ainsi dire aucune limite.”


Paru aux Editions Gallimard.

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