Biarritz, un été languissant. Gabrielle Delestré, journaliste de 26 ans, est envoyée sur place pour écrire un article sur les nouvelles tendances de la ville. Cette ville qu’elle a quittée il y a maintenant six ans, évocatrice de relations familiales complexes et d’un passé oublié. Belle, observatrice et secrète, c’est à fleur de peau que Gabrielle retrouve les rues et les plages familières et lointaines. Elle y croise une population estivale bien loin de ses préoccupations, et des hommes auxquels elle se donne parfois, sans jamais s’abandonner, prenant sans rien lâcher. Dans ce décor élégant où règne une violence sourde, minérale et écumante, Gabrielle croit mener le jeu. Jusqu’à ce que tout s’emballe…

Deuxième roman pour Chloé Saffy (après Adore paru en 2009), Soaring Blue, fiction estivale nimbée d’érotisme, nous immerge dès ses premières pages dans ce qui sera son décor exclusif (flashbacks mis à part), Biarritz. Descriptions précises, témoignant d’une parfaite connaissance du lieu, qu’il s’agisse des architectures ou des paysages, son évolution au fil des années mais aussi des odeurs qui parsèment la ville. Le lecteur se sent vite étrangement familier, en terrain connu, quand bien même n’y aurait-il jamais mis les pieds. Plus que le simple théâtre de l’action, la cité Basque devient peu à peu un protagoniste à part entière du récit autant qu’une forme d’antagoniste à son héroïne, Gabrielle, revenant sur place comme contrainte et forcée. Dichotomie entre le ressenti de celle-ci et les mots de l’auteur, créant un premier contraste, suffisant pour rapidement semer le trouble. Loin de l’article touristique futile et cliché réclamé à Gabrielle, également en rupture nette avec le ressenti assez dédaigneux, presque capricieux qu’elle manifeste, il se dégage de la plume énamourée de Chloé Saffy quand il s’agit de peindre la ville, une dimension solaire, à la fois chaleureuse et dépaysante. En parallèle, le portrait du personnage qui se dessine, s’il peut sembler de prime abord, un brin superficiel, en flirtant sciemment avec des stéréotypes (jeune femme parfaitement ancrée dans son époque, branchée et connectée, sexy et sexuée, sûre d’elle, aux ambitions journalistiques en suspens, adepte de plaisirs « simples » etc), gagne progressivement en épaisseur tout en renversant peu à peu ces sensations initiales. Telle une carapace se fissurant au fil des pages, le protagoniste se révèle bien plus fragile qu’il veut bien se l’avouer au départ. Entre blessures enfouies et poids de plus en plus pesant de non-dits familiaux rejaillissant violemment à la surface, l’empathie naît alors de ses failles, achevant de transformer la chimère de fiction, en être humain en lequel on peut aisément se projeter. Ainsi, les préoccupations de Gabrielle deviennent l’écho d’angoisses et de problématiques aussi contemporaines qu’universelles : insécurité financière, difficulté à s’épanouir dans le travail sans renier ses ambitions, à construire quelques chose dans une ville et une société perpétuellement en mouvement…

Venons-en maintenant au cœur névralgique du roman, à savoir les scènes de sexes. Alimentés par les très belles illustrations de Johana Laforgue (lesquelles ne manquent pas de rappeler le travail de Milo Manara), ces passages se démarquent par un érotisme sans détour, explicite, au cours desquels l’auteure dévoile une réelle faculté à faire monter l’excitation chez son lecteur. La chaleur de ces instants vient contraster avec une froideur palpable quant aux sentiments dépeints et une incapacité pour son héroïne à les dévoiler, comme « figée » dans la façade qu’elle s’est construite. La crudité des mots vient trancher avec une tristesse sous-jacente traduisant un manque, une misère affective, sentimentale, rappelant dans un autre style – toutes proportions gardées – l’arrière-goût désespéré et bouleversant des premiers ouvrages de Michel Houellebecq, Les Particules Élémentaires en tête. L’émergence du spleen au sein d’un cadre paradisiaque, au beau milieu de l’été, crée un nouveau paradoxe, un nouvel oxymore dans un roman qui s’avère beaucoup plus singulier que son vrai-faux programme annoncé. Le fameux article rédigé par Gabrielle, judicieusement glissé dans les dernières pages, résonne alors comme un ultime pied-de-nez ironique, dont la futilité manifeste n’efface en aucune façon la douleur qui a précédé. Un dénouement que l’on préférera largement, au happy-end tardif qui suit, à la fois maladroit et trop artificiel pour convaincre véritablement. À l’image du cocktail qui lui donne son titre, Soaring Blue, grâce à son écriture fluide et subtile, se déguste comme un mélange d’émotions et de sensations disparates qui ne nous laissent pas insensible. Tout à tour frais et léger, triste et profond, excitant et émouvant, il s’en dégage une force non négligeable qui nous incitera à guetter avec enthousiasme les prochains écrits de Chloé Saffy.

 

Disponible aux Editions Atlantica

Prix: 19.00 €
Format: 16×22,5 cm – 208 pages

A propos de Vincent Nicolet

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