« Puisqu’il est fait des tabous pour être brisés »

Delphine est l’épouse d’Antoine depuis presque dix ans. Ce couple de la bourgeoisie bordelaise suit son existence sans heurt, à l’exception d’un détail : Antoine mène une double vie dans laquelle il laisse libre cours à son appétence BDSM. Delphine le sait et accepte cet arrangement, à condition de ne rien connaître de ce qui s’y passe. Un jour pourtant, elle découvre la malle cachée par son mari. À l’intérieur, des instruments, des accessoires, mais également une série de lettres. Les lettres d’une soumise qui décrivent précisément leurs rendez-vous. D’abord révulsée par la teneur de cette lecture clandestine, Delphine finit par être prise dans un engrenage vertigineux : le besoin de savoir, malgré la honte et la culpabilité, pourquoi cette femme accepte chacune des ” épreuves ” auxquelles Antoine la soumet mois après mois, dans une dévotion toujours grandissante. Jusqu’où iront la reddition sexuelle de l’une et l’intégrité de l’autre ?

Après Soaring Blue, fiction estivale défendue dans nos colonnes lors de sa parution en 2018, Chloé Saffy signe un troisième roman intitulé À Fleur de chair, publié chez La Musardine au début du mois d’avril dernier. Si comme son prédécesseur, l’ouvrage s’inscrit dans le registre érotique, et confirme les aspirations de son autrice pour être plus woke, il marque une évolution nette par rapport à ce dernier. À commencer par l’univers très particulier qu’il dépeint, celui du BDSM, souvent fantasmé dans la fiction (en littérature comme au cinéma), mais rarement avec pertinence (le vertigineux Maîtresse de Barbet Schroeder demeure une exception) davantage à des fins marketing ineptes souvent doublées d’un arrière fond moralisateur (pour ne pas dire réactionnaire). Passé une brève ouverture au présent, préfigurant un futur climax, et un pont entre les deux intrigues que nous nous apprêtons à découvrir, s’opère un long retour en arrière. On fait la connaissance du couple formé par Delphine et Antoine, son histoire et son code de conduite, narrés à une troisième personne du singulier, relatant ici le point de vue de l’épouse, jusqu’à ce qu’un incident déclencheur n’amorce le début d’un récit enchâssé. Ces lettres que va trouver l’héroïne dans la malle cachée par son mari, judicieusement disséminées au fil des pages et elles-mêmes entrecoupées d’ellipses (plus ou moins longues), vont dès lors contrarier la linéarité de la narration, mais aussi discrètement densifier le roman ainsi que sa finalité. Changement de narrateur et de style (on suit dans ce second mouvement, Iris, soumise d’Antoine, relatant en détails ses entrevues avec lui), accentué par une modification de la police d’écriture et l’usage du pronom personnel, « je ». Ce dédoublement des points de vues, crée de saisissants contrastes : il nous place à distance du quotidien théoriquement « commun » de Delphine, tandis que l’on pénètre de manière très frontale et immersive, dans celui (a priori) plus lointain d’Iris. À Fleur de chair se transforme alors en thriller érotique intimiste, échafaudant son suspens autant autour d’une curiosité grandissante que sur le paradoxe des sentiments qu’il invoque et sonde chez ses deux narratrices (mélange de répulsion et d’inexplicable attraction d’un côté; jeu, passion et abandon de l’autre) et par ricochets, son lecteur.

Histoire d’un double apprentissage, théorique pour Delphine, physique pour Iris, fait d’acceptions et de lâchers prise progressifs, le roman s’abstient de quelconques jugements à l’égard de ses héroïnes. Dans un style précis, où se côtoient avec la même maîtrise, crudité du langage, pratiques sexuelles dîtes extrêmes (difficile de déceler un tabou à la lecture) et sentiments aussi intenses que profonds, Chloé Saffy parsème son ouvrage de références hétéroclites (Nine Inch Nails, The Walk de Robert Zemeckis, Dolorosa Soror de Florence Dugas, Elle de Paul Verhoeven…) inscrivant sa fiction dans un cadre et une temporalité pleinement identifiables. À fleur de chair, au-delà de l’excitation qu’il procure à plusieurs reprises, se pose en auscultation pertinente du couple, de ses zones d’ombres et de l’entretien du désir, par un prisme quasi exclusivement féminin. Antoine, liant entre les deux récits, se révèle un personnage paradoxalement secondaire, une figure à la fois concrète et fantasmatique, dépeinte par deux regards opposés, faisant de lui une entité à multiple facettes. « On vit avec des questions, et elles sont plus enrichissantes que les réponses » peut-on d’ailleurs lire au détour d’une conversation, tel un indice à l’attention d’un lecteur avide d’une conclusion qui, en fin de compte, lui revient partiellement. La capacité de l’auteure à tenir son cap du début à la fin, sans jamais céder à la facilité, ni décevoir les attentes qu’elle génère au fil des lettres, à nous initier à une discipline méconnue et finalement bien trop caricaturée, sans que cela ne vienne alourdir la lecture, témoigne d’une réussite sans fausse note. À Fleur de chair, puzzle charnel et cérébral, fascine, captive et émeut, le tout avec une simplicité apparente faisant de lui le miroir de nos propres histoires, expériences et convictions. Très beau programme !

Disponible chez La Musardine
Prix : 17 euros
304 pages

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A propos de Vincent Nicolet

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