No’Mad – “Idomeni”

Idomeni…village Grec proche de la Macédoine.

Idomeni….un lieu qui n’aurait jamais dû exister comme il existe aujourd’hui.[1]

Idomeni….album et morceau du groupe de musique No’Mad.

« Marche, marche, où tu veux ma sœur…. »

L’album de No’Mad, ne ressemble à aucun autre de leur album. Une rupture c’est une prise de risque avant celle de la liberté. D’ailleurs il n’y a pas de liberté, il n’y a que des libérations. Celle d’Idomeni commence donc par une marche, un exode de l’esprit poussé par la nécessité. Nécessité du corps, nécessité du temps qui court. Si l’humanité est au bord de son plus grand exode, No’Mad en est la voix musicale.

L’album marque pour moi un tournant dans la musique du groupe, comme si les amarres étaient enfin larguées. Libérations.

Celles d’Idomeni nous emportent pour une odyssée sans concession, celle qui nous ramènera vers nous-même, grandis, redimensionnés. « Les temps changent l’espoir en un joli secret »[2] , qui nous est déposé dans le creux de notre oreille par cet album. Pierre Lordet à la clarinette basse et à l’écriture musicale, Nicolas Lopez au violon, Anne Quillier  aux claviers Rhodes et Moog, Elisabeth Renau au violoncelle et François Vinoche, batterie. L’équipage au complet de ce bateau ivre.

Le tout portant la voix superbe d’Elodie Lordet. Cheval blanc parfois derrière, parfois devant, elle prend avec elle la raison d’être de la musique. Quel plus bel hommage pouvait-on rendre aux textes magnifiques de Pierre Dodet[3] !


Parfois la musique retourne vers ses origines nomadiques et une phrase sort d’une brume à faire « tourner les talons »[4].

Il est rassurant de voir un groupe de musique s’affranchir des codes pour lesquels il s’est fait connaitre et larguer les amarres pour traverser de l’autre côté. L’autre côté, ce lieu mythique dont on ne voit pas la côte, mais dont on entend la musique. Ce feu-là, dans la poitrine, ce sont les flammes d’une danse du sabre[5] d’aujourd’hui. Alors les talons tournent, tournent et retournent la terre pour creuser un sillon de feu. Il n’y a plus qu’à se donner les mains et tourner autour, possédé.

Parfois chez No’Mad l’instrumentation épurée fait office de feu de cheminée dans un château sans lumière. L’occasion pour « le diable et vous », de quelques graciles pas de danse. De quels pactes secrets vient l’alchimie de la musique de No’mad, on ne le sait. Le mélange pour moi est inédit, donc unique.

Il me donne une chance rare de fuir l’apathie lascive de l’époque, et ses chimères plastifiées, pour les steppes inconnues que ces explorateurs nous offre à entendre, bien plus qu’à écouter.

 


Interview avec Pierre Lordet :

Vasken Koutoudjian : Comment ça va ?

Pierre Lordet : Plutôt pas mal ! En Avril avec Asylon[6], on enregistre un nouvel album. On attaque juste la création. J’ai changé un peu l’équipe et on joue maintenant avec Philipe Gordiani[7]. Mon trio aussi, Douar Trio, avec contrebasse et oud, enregistre en Avril[8]. C’est notre premier album avec ce trio et les compositions sont déjà là ! C’est un trio de copains qui joue depuis quelques années, de manière plutôt confidentielle. On a eu envie de poser tout ça sur un album. Mais mon gros projet c’est l’opéra que j’avais écrit il y a quelques années et que je réadapte pour le Conservatoire de Valence.

VK : La grosse actu de cette fin d’année c’est ton projet Afortunada[9] je crois…

PL : C’est vrai. C’est un spectacle avec des musiciens de No’Mad mais aussi pas mal de copains. Un chœur d’enfants du conservatoire de Valence qui joue le personnage principal.

VK : Te voilà un homme bien occupé. Pour revenir à l’album de No’Mad, c’est un album en rupture avec ce que vous faisiez ?

PL : Tout à fait.  Il y a eu trois albums jusqu’à Eldorado[10] (2012) avec No’Mad.  Il y a eu alors une rupture. On s’est considéré comme un collectif et on s’est alors mis au service de différents projets.  C’est le cas avec un ciné-concert en 2012, « The Party »[11]. On s’est rendu compte que l’on avait une forte capacité à se mettre au service d’un propos. Que ce soit un film, des musiques de scène, nous avons aussi accompagné certains numéros de cirque, nous aimons travailler pour une idée qui n’est pas la nôtre au départ. C’est le cas avec Pierre Dodet, un ami que je côtoie souvent. Avec No’Mad, on a toujours eu l’envie d’aller vers la langue française, tout en sachant que nous sommes incapables d’écrire nos textes. On a donc commandé des textes à Pierre, sans qu’il ait la musique. On a travaillé à partir de ses mots et de ses phrases. C’était très important de partir de son univers et de sa prose très métrée.

VK : Ce qui donne un certain souffle aux morceaux et de façon paradoxale, une grande liberté.

PL : Tu as raison[12] et je pense aussi que ça donne beaucoup de liberté dans les formes, mais une forte densité. Il y a beaucoup de mots. Ce qui nous poussait à être plus minimalistes dans l’accompagnement.

VK : Ce qui porte magnifiquement la voix d’Elodie.

PL : Oui, elle a fait un travail remarquable d’appropriation des mots. Mais Pierre savait aussi pour qui il écrivait. Il a écrit beaucoup comme s’il était une femme. Le travail est allé assez vite et de manière très agréable. Anne a fait un morceau, Elodie quelques-uns et je signe le reste, soit à peu près 80% des titres.

J’espère de tout cœur que cet album voyagera loin, aussi loin qu’il nous fait partir quand on l’écoute.


LA SOMBRE AFFAIRE

J’ai rêvé cette nuit d’un gars genre gestapo
Dans une berline noire de cent quarante chevaux
Le type apparemment s’était trompé d’époque
Et roulait vive allure en direction des docks
La sombre affaire qui pointait le bout d’son nez
Me disait que l’Histoire n’est pas toujours derrière
A la radio cette femme ou bien c’était un homme
Chantait la bienvenue
Dans trois langues il chantait l’air de n’pas y toucher
L’air était identique mais les paroles disaient
Willkommen
Into the jungle…
La berline s’est garé à l’ombre des regards
L’homme qui en sortait avait un air bavard
Il fermait de ses mains sa longue veste bleue
Deux ogres derrière lui ne le quittaient pas des yeux
Et tenaient à distance une horde de micros
Qui semblaient furieusement en vouloir à sa peau
A la radio cet homme aux allures de femme
chantait la bienvenue
Dans trois langues il chantait l’air de n’pas y toucher
L’air était identique mais les paroles disaient
Willkommen, Bienvenue
Im Dschungel…
Et l’homme parlait de tout en agitant ses bras
Il mélangeait les mots disait que dans l’état
Les choses ne tiennent plus et qu’il fallait agir
Et qu’on ne pouvait plus laisser les gens mourir
Que son pays n’est pas non plus une terre d’asile
Et que tous ces gens-là d’ailleurs ne méritent pas l’asile
Qu’il faut être responsable tout en restant humain
Et pendant qu’il jazzait lui poussaient des canines
Il parlait d’affréter des avions et des bus
Son accent parisien soudain virait au russe
Il disait que les forces de l’ordre étaient à l’oeuvre
Et de sa grande bouche s’échappaient des couleuvres
A la radio cet homme ou cette femme ou les deux
chantait la bienvenue
Dans trois langues il chantait l’air de n’pas y toucher
L’air était identique mais les paroles disaient
Wilkommen, Bienvenue, Welcome
Dans la jungle
Dans mon rêve des hommes courent dans la nuit
ils courent derrière des poids-lourd
ils courent après des chimères
Dans mon rêve ils ne font que passer
ce sont des ombres sans histoire
et le type à la berline noire
les poursuit avec un filet
Et le type est immense
et quand il en chope un
il le met dans sa poche
et dans une boîte aux lettres
il glisse une carte postale
avec marqué dessus
« Bons baisers de Calais »
Et puis je me réveille
J’ai une sale intuition
J’allume la radio en buvant mon café
Et j’entends Joel Grey qui chante
Cabaret

par Pierre Dodet


Liens :

https://soundcloud.com/user-882356587/sets/idomeni-no-mad

https://no-mad.bandcamp.com/releases

https://voodoo-gordiani.bandcamp.com/album/voodoo

https://www.la-curieuse.com/artiste/no-mad/

http://jondi.fr/evenement/cine-concert-party-mad/

 


[1] https://www.lemonde.fr/europe/article/2016/05/24/evacuation-du-camp-de-migrants-d-idomeni-a-la-frontiere-greco-macedonienne_4925059_3214.html

[2] In Les Quatre Vents, album Idomeni

[3] A voir aussi : http://www.associationdeviation.fr/artiste/chose-et-autres-par-la-cie-haut-les-mains/

[4] In Le Feu-Là…

[5] Aram Khatchadurian

[6] http://www.kin)gtao.org/asylon/

[7] https://soundcloud.com/gordiani

https://voodoo-gordiani.bandcamp.com/album/voodoo

[8] Douar Trio : https://soundcloud.com/douartrio

[9] Chanceux en espagnol.

[10] https://no-mad.bandcamp.com/releases

[11] http://jondi.fr/evenement/cine-concert-party-mad/

https://vimeo.com/59608304

[12] ça c’est pour montrer que je dis pas que des conneries, j’en écris aussi…..

A propos de Vasken Koutoudjian

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