Paul Vecchiali – “Le Cancre” (2016)

Le titre du dernier film de Paul Vecchiali est une invitation malicieuse, un calembour rebondissant sourdement dramatique. Le Cancre, c’est peut-être Vecchiali lui-même, du moins Rodolphe le personnage qu’il incarne : un vieux séducteur misanthrope et méfiant, attaché à son patrimoine personnel. Il suffit de l’irruption d’un autre cancre dans sa maison, son fils Laurent interprété par Pascal Cervo, durant une parodie infantile de cambriolage, cagoule et arme au poing, et des visites intéressées de quelques-unes de ses ex-compagnes, pour que le vieil homme revisite son passé, attendri, courroucé, (im)pénitent. A l’horizon de ce bilan de vie se trouve Marguerite, la demoiselle du premier amour (Catherine Deneuve) que Rodolphe aimerait revoir avant de boucler la ronde. L’intrigue se noue dans un tressage de relations et d’épisodes très colorés : les retrouvailles conflictuelles du père et du fils, prétexte à une “re” connaissance sur le tard ; l’introspection de Rodolphe qui solde son passé amoureux au rythme des réapparitions des femmes aimées ; et dans les marges, les intrusions répétées d’huissiers et autres inquisiteurs du RSI qui en veulent au capital modeste du vieux bougon. La maison varoise (vraie demeure du cinéaste et territoire de fiction, qui succède à la fameuse cour du “studio” kremlinois) est assiégée de toute part. Elle est investie dans le même temps par Rodolphe qui y joue sa comédie, de vieil homme et d’amoureux, en faisant tituber les registres. Si une douce dérision traverse le film (véritable amusement qui célèbre le plaisir de jouer seul ou en tandem bien accompagné), le “crabe” du titre, qu’il soit imagé ou littéral, n’est jamais très loin, la comédie d’amour se muant rapidement en maladie. Mal aimé donc, comme Laurent le fils, finalement moins désinvolte qu’il ne paraît, et comme Rodolphe qui lui vacille, d’avoir mal aimé Marguerite…

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S’il garde un air de mélancolie et une gravité toujours tempérée, “Le Cancre” se démarque des teintes bien plus tragiques de son prédécesseur, “C’est l’amour” sorti en mars dernier. L’un des mérites immédiats du réalisateur, est de continuer à  surprendre son public en cultivant des changements de tons et des dispositifs de récit inventés à chaque projet. La forme modeste de cette narration “en intérieur”, qui met en scène (et en rêve) la propre “villa” de Vecchiali, espace fantasmatique du vieux Rodolphe, prolonge malgré tout le geste de cinéma opiniâtre et artisanal de la pentalogie varoise, commencée au milieu des années 2000. En remontant plus largement dans la filmographie, on y trouve évidemment l’immeuble entièrement théâtralisé de “Femmes, femmes”. Dans “Le Cancre”, les extérieurs verdoyants de la maison sont tout autant infléchis par les affects, et la fantaisie des saynètes jouées telles des films dans le film ; leurs tonalités évoluant selon les sensibilités de chaque interprète féminine.

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Le carnet des belles de Rodolphe, visite un à un des amours de sa vie, entre rebours existentiel et échéance d’une vie qui se dessine, est prétexte à des contrastes de scènes savoureux. Il y a les belles de jour bouffonnes telles Françoise Lebrun, et Édith Scob qui a viré bonne sœur pour conjurer la mauvaise conduite de Rodolphe. Une autre fois avec Françoise Arnoul, la gravité l’emporte, lors d’une retrouvaille de nuit au flambeau, sous un sceau tragique. Annie Cordy, remarquable, participe d’une des meilleures scènes du film. Elle y exprime tour à tour la pudeur, l’intimité, les reproches, et surtout sa tendresse persistante pour Rodolphe. Mais la maison, plus qu’un décor de fond, devient véritable protagoniste. Elle est, malgré son apparence anodine, la caisse de résonance de l’imaginaire vagabond de Rodolphe, soit l’espace capricieux d’un vieux fou prisonnier de ses propres sortilèges. La folie, douce ou violente, est toujours à l’œuvre dans les recoins, les ombres, leurs grossissements déformants. On y voit les huissiers ramper à quatre-pattes, avatars burlesques de Dupond et Dupont (Julien Lucq dédoublé), ou encore Eric Rozier (autre assistant et fidèle du réalisateur), que l’on fait dégager en brandissant un gros calibre.

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Pour ce film, Vecchiali s’est inspiré – indirectement, inconsciemment, de son propre aveu – de “Carnet de Bal”, film de Julien Duvivier, devenu chez lui un “carnet de belles”. Cet amour des sketchs et des apparitions – ici quelques vedettes qui charrient avec elles des souvenirs cinématographiques (Arnoul, Scob et évidemment Deneuve) – a toujours fait partie du cinéma de Vecchiali. On sait que le cinéaste aimait multiplier les personnages secondaires, truculents, graves ou détonants, pour vivifier les marges de ses fictions, les peupler d’évènements, de micro-récits “anecdotiques” en apparence mais nécessaires. Il suffit de se rappeler des “caméos” des regrettés Michel Delahaye ou Marcel Gassouk dans nombre des films antérieurs. Ces saynètes participent encore aujourd’hui d’un travail et d’un plaisir dialectique : jouer du familier, du dissemblable, des réminiscences et du présent, de la fiction, de son hors-champ, de l’illusion et de sa constitution en cours. Il s’agit enfin d’une famille et troupe de cinéma, une mémoire incarnée que l’on fait littéralement vivre par le jeu.

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“Le Cancre” est forcément touchant pour la présence vaillante du cinéaste sur l’écran et son humour, un alliage ambivalent qui le fait naviguer de la gravité à l’autodérision. Ce jeu plaisant de soi et “des autres” comporte malgré tout le risque d’un cinéma un peu enclos dans son cadre et ses références. Il faut enfin adhérer à la forme répétitive du récit “en sketchs”, à ses qualités et inégalités potentielles, à sa mise en scène économique. Mais “Le Cancre” reste un film singulier ponctué de belles scènes. C’est un hommage élégant que le cinéaste adresse à “ses” belles, actrices et compagnes de cinéma figurées, complices ou vénérées, doubles de femmes à qui il s’agit avant tout de donner la réplique.

“Le Cancre” de Paul Vecchiali

avec Pascal Cervo, Paul Vecchiali, Annie Cordy, Françoise Lebrun, Françoise Arnoul, Edith Scob, Mathieu Almaric, Marianne Basler, Catherine Deneuve…

sortie : le 5 octobre 2016

photographies © Shellac

A propos de William LURSON

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