Personnalité clivante ayant fait ses débuts sur le petit écran, où il participe à plusieurs émissions de talk-shows en tant que chroniqueur (livrant des billets d’humeur acerbes) avant de scénariser plusieurs téléfilms pour Josée Dayan, Nicolas Bedos se tourne vers le cinéma et coécrit en 2012 le film à sketches Les Infidèles. Porté, entre autres, par Gilles Lellouche et Jean Dujardin (qu’il retrouvera bientôt, puisqu’il a été choisi pour succéder à Michel Hazanavicius à la réalisation du troisième volet des aventures d’OSS 117), le film, bien qu’inégal, réserve de très bons moments grâce, notamment, à la présence du réalisateur de The Artist (formidable segment du Séminaire) ou encore d’Emmanuelle Bercot (qui en profite pour offrir à Alexandra Lamy son plus beau rôle). Suivront le script du médiocre Amour et turbulences (2013), dans lequel Bedos partage également l’affiche avec Ludivine Sagnier, et une participation à celui de l’oubliable Encore heureux en 2016, avant qu’il ne fasse ses premiers pas derrière la caméra. Scénarisé à quatre mains avec son actrice principale et compagne, Doria Tillier, Monsieur & Madame Adelman sort en 2017, accompagné d’un accueil critique plutôt favorable et décrochant même deux nominations aux César (Meilleure Actrice et Meilleur Premier Film). Comédie dramatico-romantique à cheval entre deux époques, le long-métrage se révèle surprenant par son assurance (qui plus est pour une première réalisation) dans son désir de romanesque, son envie d’envergure visuelle et son insolence dans le ton, révélant au passage une comédienne étonnante. Deux ans après ce coup d’essai, il retrouve son fauteuil de metteur en scène (sans apparaître, cette fois, à l’écran) pour La Belle époque, portée par un casting poids lourds (Daniel Auteuil, Fanny Ardant, Guillaume Canet, Pierre Arditi, Dennis Podalydès et, bien sûr, Doria Tillier, tous trois faisant déjà partie de l’aventure précédente). Le film raconte l’histoire de Victor (Auteuil), un dessinateur sexagénaire désabusé, qui voit sa vie bouleversée le jour où un ami de son fils, Antoine (Canet), un brillant entrepreneur, lui propose une attraction d’un genre nouveau, proposant aux participants de replonger dans l’époque de leur choix. Victor choisit alors de revivre la semaine la plus marquante de sa vie : celle où, quarante ans plus tôt, il rencontra le grand amour…

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La scène d’introduction, avec son ambiance feutrée et ses dignitaires de l’armée napoléonienne dînant aux chandelles alors que les remarques racistes sur les domestiques noirs fusent de toutes parts, brouille les pistes, elle intrigue, puis dérange à force d’humiliations et de mépris fièrement affiché. Tout à coup, un 4×4 remplis d’hommes cagoulés et armés de fusils modernes (aidés par l’un des domestiques) déboule dans la cour du château, les assaillants prenant ainsi en otages la petite assemblée. Rupture sèche et brutale qui s’avère être une vidéo diffusée sur un smartphone, visionnée par un Victor circonspect au beau milieu d’un repas rébarbatif. Le court extrait se révèle être en réalité les premières minutes du pilote de la série produite par son fils, elle-même inspirée par les services assez spéciaux vendus par l’entreprise de l’un des amis d’enfance de ce dernier, dont le passé semble marqué par sa rencontre avec l’illustrateur. En quelques minutes, Nicolas Bedos aborde tous les aspects de son intrigue, l’homme déconnecté de son époque, le poids des souvenirs et la mise en scène comme unique échappatoire au quotidien morne. Une mise en abyme inaugurale assez forte et surprenante, aidée par le montage nerveux et énergique donnant au film un rythme vif et enlevé (quitte à frôler la frénésie durant le premier quart d’heure), entraînant le spectateur dans le « voyage » de son héros (très bon Daniel Auteuil, dans un registre de Droopy nostalgique). Parti « à la recherche du temps perdu », ce dernier va donc entrer de plain-pied dans un « show », une version romancée et presque fictionnalisée de ses souvenirs afin de ressentir, d’éprouver une nouvelle fois la vérité d’une émotion. Cette quête du réel, du vrai par l’intermédiaire de l’artificiel peut sembler théorique au premier abord mais trouve une belle représentation à l’écran, lorsque le protagoniste pénètre dans le studio où le bar dans lequel il a rencontré la femme de sa vie quarante-cinq ans plus tôt a été recréé. Examinant chaque détail émerveillé, il décèle les trucages ou les approximations (une tapisserie imitant un mur en briques, un réverbère en carton-pâte) mais choisit de les ignorer, préférant croire à la magie de l’instant retrouvé. Souvenirs et fantasmes se mêlent au gré de l’illusion pensée par un manitou tout-puissant (Canet), jouant avec la mémoire et les sentiments de Victor, traduisant parfois littéralement les sensations ressenties par le vieil homme, donnant chair à la rêverie (à l’image de cette pluie de pétales de roses). À l’aise dans la direction de ses acteurs, tous impeccables (mention spéciale à Fanny Ardant en psychanalyste délurée citant Freud à tout bout de champ et à Doria Tillier dans le rôle de son avatar rajeuni), Bedos l’est aussi dans l’écriture, signant d’excellents dialogues, dont une mémorable et réjouissante scène d’engueulade entre les deux sexagénaires. Si certains personnages semblent survolés (notamment Pierre Arditi en fils n’ayant jamais fait le deuil de son père) et que La Belle époque n’évite pas, par moments, l’écueil du « film juke-box » (certains tubes des années 70 s’enchaînant sans véritablement intérêt), la véritable limite se situe ailleurs.

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Ainsi, dans le rôle d’un metteur en scène mégalo, cynique et autocentré, gagné par la jalousie qu’il éprouve pour son actrice/compagne, Antoine se pose en alter ego de Nicolas Bedos, véritable control freak manipulateur et possessif, empêtré dans ses certitudes (répondant à l’une de ses assistantes qui lui demande s’il se prend pour Dieu, il lui rétorque « Je suis scénariste ! »). Le personnage finit par se révéler agaçant tant le cinéaste semble offrir au spectateur une auto-analyse, en forme d’aveu de faiblesse, démontrant pourtant une prise de conscience de ses propres défauts (nombreux sont ses détracteurs à lui reprocher son arrogance et sa suffisance) mais sans éprouver le désir de changer pour autant (travers déjà présent dans Monsieur & Madame Adelman, où l’identification était encore plus forte puisqu’il interprétait lui-même le rôle principal). Heureusement, les nombreuses saillies mordantes (que certains n’hésiteront pas à qualifier de réacs) de Victor sur le monde et l’époque renvoient au talent d’écriture indéniable de l’auteur, quitte à rentrer dans une dénonciation systématique. Tout y passe, de Netflix aux régimes de Gwyneth Paltrow, des bars non fumeurs à la nouvelle cuisine (le personnage de Daniel Auteuil apercevant le menu composé de recettes du terroir du restaurant s’exclame ainsi « Ça c’est de la bouffe ! À l’époque on grossissait, on mourrait mais au moins on avait le sourire ! »). Quitte à frôler le hors-sujet (que vient faire là cette référence aux Gilets Jaunes ?), Bedos tire à boulets rouges sur un siècle hygiéniste et consensuel qu’il semble abhorrer, avant de remettre tout son discours en question lors de la très belle dernière scène. Aussi exaspérant qu’attachant, La Belle époque pourrait facilement sombrer dans la posture rédhibitoire, accumulant les poncifs de dandy blasé et sarcastique de son réalisateur, si ne transparaissait pas à chaque séquence une vraie empathie, un vrai regard tendre posé par le cinéaste sur ses personnages, faisant du film une réussite certaine, non exempte de défauts, mais encourageante pour la suite de sa carrière.

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A propos de Jean-François DICKELI

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