Pour Molly, la règle est plutôt simple :

Si tu vois une fille qui te ressemble, cours et bats-toi.

Ne saigne pas.

Si tu saignes, une compresse, le feu, du détergent.

Si tu trouves un trou, va chercher tes parents.

 

Ne saigne pas : car pour Molly, le Mal est absolu. A chaque saignement, à chaque perte, blessure, égratignure, un doppelganger, une « molly », finira par apparaître.

D’abord bienveillante et mutique, elle finira, invariablement, au bout de quelques jours, par vouloir corriger cette absurdité dans le tissu du réel en supprimant son double, en tuant la « vraie » Molly.

Comment grandir alors ? Comment avancer, dans l’horreur infinie ? Papa et maman seront-ils toujours là pour régler le problème à coup de fusil ?

 

C’est peu dire que la nouvelle publication de la toujours impeccable collection « Une heure lumière » chez Le Bélial, consacrée aux récits courts, possède un pitch coup de poing. Ecrite par Tade Thompson, psychiatre (l’information n’est pas anodine, nous le verrons) londonien originaire du Niger, et dont la trilogie Rosewater vient tout juste paraitre, “Les meurtres de Molly Southbourne” est un récit d’apprentissage morbide, qui suivra Molly de sa tendre enfance dans une ferme isolée à son expérience de femme.

D’accalmies passagères et malsaines en brusques explosions de violence, ce drame en phrases courtes enchaine jusqu’à l’étouffement les séquences hallucinées : un père obligé d’abattre et d’enterrer sans cesse des doubles de sa fille, le déluge de sang suite à une simple grippe, mais aussi la découverte d’une sexualité à travers son double (une forme de masturbation projetée) ou une triste scène de trio avec molly.

« Molly les asperge de détergent et leur souhaite un au-delà de bonheur -perverses libations » (p.52)

Difficile de résumer ici aisément ce roman d’apprentissage doloriste, qu’on réduirait alors trop facilement à tort à sa description précise et fascinante des sévices corporels, et dont l’expérience étouffante de lecture constitue à elle seule une réussite tendue et fascinante.

Sous la hiérarchie des récits d’horreur, le figures littéraires s’y bousculent, fugaces : Frankenstein (le monstre, la réflexion sur la création, le double), en haut patron, mais aussi Dracula (le sang), Carrie (la jeune femme, le sang), Alien (la maternité), le nouveau testament (le Christ, mort sur la croix et réssucité, etc), etc.

  • Corps et âme : ceci est mon sang.

Dans ce drôle de bildungsroman se déploie alors une double résonance, qui parvient à unir dans un premier geste le corps, ses contraintes, ses changements, ses sécrétions, la violence qu’on lui applique, qu’on subit, dans la maladie comme dans la vieillesse, dans l’adolescence comme dans nos faiblesses sociales.

Le personnage féminin n’est pas un choix innocent, victime bien trop souvent de toutes ces violences, elle qui décidera très vite, par raison et par combat, de ne pas se raser ni s’épiler dans ce récit à la limite du féminisme.
La Passion selon Molly : en décrivant à coup de scalpel les bleus, les arcades sourcilières défoncées, les os brisés, les brûlures, le corps, martyrisé, grandissant, ce corps contraint, maternel (le sang des règles, et une ironique bascule de la maternité dans le dernier tiers du roman, façon Alien), ce corps craint (on pense forcément au SIDA) devient recueil, la coupe christique des violences d’être en vie.

Enfance, adolescence, sexualité, âge adulte et relations sociales, professionnelles, sociétales : à chaque étape, son saignement intime.

  • La pénitence d’être en vie

En embrassant le corps, en plongeant dans ces souffrances, le beau et dense roman de Thompson parvient même, dans un second geste, à les transcender.

Et si dans les récits classiques, façon John Campbell, le héros doit affronter sa plus grande peur pour vaincre, Molly, elle, devra toute les affronter : la pénitence d’être en vie passe par une guerre sans fin.

Du corps, à l’espace : le monde y est un reflet du psychique, et les pensées noires, les embranchements tus, les peurs s’y exposent et s’incarnent. De ce combat perpétuel seul pourra naitre l’unité du corps, et surtout le maintien du psychisme, comme dans l’exergue fictive qui ouvre le récit :

« À chaque échec, à chaque insulte, à chaque blessure de la psyché, nous sommes recréés. Ce nouveau soi, nous devons le combattre chaque jour ou affronter l’extinction de l’esprit. » Theophilus Roshodan Écrits sur l’histoire naturelle de l’esprit, 1789

 

Deuils du corps, deuils des regrets : vivre, c’est aussi parvenir à survivre. Et si le récit ne parvient jamais réellement -tant mieux- à éclaircir sa métaphore (la tentative d’explication SF est la seule partie ratée du roman), il offre au lecteur une expérience tout à la fois tendue et fluide, d’une densité incroyable au vu de sa durée. Et un choix, inabouti : que nous coute-t-il de vivre ? Comment faire cesser le cercle de la peur ? Peut-on, librement, choisir de s’y anéantir ?

Edition Le Bélial, 140 pages, 9.90 euros. En libraire.

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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