C’est une histoire bien souvent entendue, point d’orgue d’une communion des Hommes et victoire absolue du bloc capitaliste sur l’URSS : un petit pas pour l’Homme, un grand pas pour vous savez qui.

Pourquoi encore raconter cette histoire ? Comment la raconter ?

C’est sans doute le flux qui a dû travers Charles-Antoine de Rouvre lors de la mise en chantier de ce Back to the moon, à point nommé dans les salles et juste en retard pour le cinquantenaire du célèbre alunissage.

Sa réponse ? Vivre le moment dans l’instant et à partir d’archives, glanées dans tous les coins du monde de la NASA à l’INA. Le tout, il faut le signaler, avec l’élegance de se passer de voix off divine.

Le film démarrera donc à Cap Canaveral, au moment de l’allumage des moteurs, et s’éteindra lors du retour des 3 astronautes sur le plancher des vaches, après désinfection de rigueur.

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-24 heures chrono, le BFM des sixties

Les caméras s’allument, à la NASA comme sur la « 2e chaine couleur de la télévision française »,  et le monde se plug en mondovision. De bruit de fond en transmission radio, de télévision en séquences « live » depuis les rives de la France d’antan, le film s’amuse alors de la belle intelligence de son pari, en diffractant sa narration du plus précieux et poétique (la qualité hallucinante des archives, la force visuelle de l’espace) au plus anecdotique ou comique (les micro trottoirs, la séquence à Cannes de l’inventeur de la « chorégraphie du LEM »).

Jouant de son matériau, multipliant les points de vue, jonglant du montage en juxtaposition (c’est Koulechov à plein régime), passant de l’infiniment grand à l’infiniment petit, étirant des passages ou les rythmant de split-screen, il parvient en nivelant les images à nous donner l’illusion de plonger en tant que spectateur dans l’angoisse qui devait étreindre en hertzien l’humanité à l’aube de ce « petit pas ». En lorgnant vers la fiction et la mise en scène – du matériau, de l’instant -le film parvient à développer une mécanique de l’instant générant une tension, un questionnement parfois proche du thriller.

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« Ah je donnerais cher pour être à leur place. -Pourquoi, vous n’aimez pas Toulouse ? » (extrait d’un micro trottoir)

Bien sûr, les séquences iconiques demeurent, du décollage au premier pas, mais elles se trouvent comme parasitées de manières dynamiques par tout un entrelacs d’éléments parfois loufoques (les plans où on voit les « poubelles » coloniser la lune), parfois inconnus (le module russe qui double les américains en chemin vers la lune) ou que l’histoire effacera sous la force de l’instant : c’est cette belle séquence, complètement folle, qui voit Armstrong, profitant de son temps libre sur la Lune pour lancer un petit « tuto » du comment bien s’y déplacer.

On le voit alors tester, sauter, passer d’une jambe à l’autre : les premiers pas, en somme, de l’humanité encore bringuebalante et instable sur ce morceau de roches. Cette fragilité, en plan séquence, est bouleversante.

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-Ground control

Car ce que le film met bien en scène, aussi, c’est qu’à travers la mission lunaire se joue pour les américains la sensation d’écrire l’Histoire (ce qui est entendu par tous et répété ad nauseam ce mois-ci), mais surtout une histoire des images. D’où la force de ces séquences répétées où les astronautes cherchent les appareils photos, où ils organisent leur propre documentaire, et où alors que le module s’approchent du sol lunaire, les questions posées se résument à : « vous me donnerez l’exposition pour l’appareil ? » et « est-ce que la caméra tourne ? »

C’est Armstrong, placant longuement la caméra en charge de la diffusion mondiale, cherchant à bien cadrer, puis les deux astronautes droits comme un « i » qui salueront le valeureux Nixon.

Enregistrer, et émettre, diffuser jusqu’à l’écrasement : cette guerre des images et ce besoin de s’écrire par l’archive (anecdotique croustillante quand on sait que les images de la caméra à l’extérieur du LEM ont été effacées par erreur par la NASA dans les 70s) vient, au fond et par un drôle de revirement sémantique, questionner là aussi le projet de ce documentaire et son éthique.

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-Houston ?

Car pour atteindre à ce « présent renouvelé », il faut admettre les limites et arrangements d’un tel projet, du plus anecdotique, quand il mélange sans ménagement les images de différentes missions (le lever de Terre d’Apollo 8), au plus questionnable quand il colorise certaines archives mythiques comme les premiers pas, en passant par l’impardonnable : l’ajout de séquences reconstituées, qu’aucun cartel ne vient annoncer (seule une discrète mention en sera faite en toute fin de générique), allant jusqu’à reproduire l’ouverture de la porte du module.

En traitant ces images à régime égale des archives, dissimulées au milieu d’elles parfois au détour d’un simple contrechamp, Back to the moon trahit son pacte avec le spectateur : un film d’archives, ce qui est advenu « réellement ». En brisant cette confiance, il suspend la croyance.

Si se vider un chargeur complet dans le pied pour des plans somme toutes anecdotiques (des inserts, des plans de mains sur des commandes, etc)  questionne, et doit avoir valeur de discrimination, Back to the moon conserve toutefois son étrange pouvoir de fascination.

En ayant en tête cette compromission absurde et intolérable, et sans révolutionner le genre, il n’en demeure pas moins un bel objet, tendu, documenté et divertissant, non pas tant sur ce qu’il raconte, que sur la manière dont on a pu, et dont on peut encore aujourd’hui l’écrire.

A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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